Les Derniers jours d'une ville


Les Derniers jours d'une ville

Un film de Tamer El Said

Á travers des rencontres plus ou moins fortuites, le cinéaste dresse un portrait poétique et attachant d’une des villes les plus mystérieuses du monde.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Une ville au premier plan

Á la veille de la chute d’Hosni Moubarak, Tamer El Saïd tourne au Caire son premier long métrage à la beauté saisissante. En filmant de manière à la fois calme et fiévreuse le personnage de Khalid qui cherche à s’y poser ou à en fuir, le jeune réalisateur égyptien ne sait peut-être pas à ce moment-là qu’il dresse le portrait d’une ville tout en oppositions, en mutations aussi, baignée souvent dans une couleur vespérale à la limite du sépia, avec des images magnifiques dignes du plus grand cinéma de fiction. Ville immense et effrayante, on a souvent dressé le portrait du Caire à travers des films qui ne s’en sont servi que de décor ou en l’évoquant à peine, telles certaines réalisations de Youssef Chahine, ou encore celle de Marwan Hamed qui retrace la vie à l’intérieur du plus vieil immeuble cairote,le Yacoubian. Ici, avec Les derniers jours d’une ville, Tamer El Saïd brosse en fait le portrait d’une ville qui se donne et se retire à chaque instant et dont on ne peut saisir que quelques bribes, des instants fugaces dans une série de petites saynètes, à la manière de Fellini avec son Roma, ou des bribes de discussion parfois inaudibles à cause de la rumeur incessante de la ville.

Des images inoubliables


On gardera en mémoire le passage où, cherchant un appartement, le personnage y découvre des poules rousses que le propriétaire élève au cinquième étage. Le Caire, ville surréaliste et un peu folle, radicale et hors-normes : le film en donne une image à la fois précise et floue, celle d’une errance sans fin et d’un mouvement incessant comme celui d’un corps organique en danger. Les mégapoles ont toutes en commun ce mouvement perpétuel, mais Le Caire, pour ceux qui y sont déjà allés, est particulièrement mouvante, comme un cœur qui palpite, comme un tissu chatoyant, comme une peau qui souffre et se tord. Sans s’appesantir sur un quartier en particulier, ni sur aucune classe sociale, le film a le grand mérite de laisser Le Caire à ses mystères, tant et si bien qu’on reste plein de doutes au sujet de son titre. Est-un titre apocalyptique annonçant la fin et la destruction d’une cité comme certaines en connurent par le passé, telle Carthage ? Est-ce le changement d’un régime qui s’annonce et que le réalisateur n’a pas voulu filmer lors des grandes manifestations de la place Tahrir pour pouvoir profiter à fond de la liesse populaire ? Est-ce les derniers jours de Khalid au Caire avant un exil qu’il appelle de tous ses sens ? On ne saura pas bien, le choix est laissé au spectateur s’il accepte de se laisser envoûter jusqu’au bout par ce film pas facile mais tellement prometteur.
 

Un tournage difficile


Á l’origine, le tournage devait durer trois mois et il dura deux ans, dont trois hivers. Son tournage, raconte le réalisateur, a été une improvisation épique, changeant sans cesse de lieux de tournage, modifiant les répliques en fonction du changement des acteurs à la dernière minute, transformant rapidement aussi le scénario, etc. Toutes ces difficultés se ressentent et donnent au film à la fois un rythme particulier, un souffle mais surtout une force qui le distinguent de bien d’autres documentaires. Bref, un film vraiment atypique comme on les aime. C’est sans doute Jérôme Baron, le directeur artistique du Festival des Trois Continents de Nantes, qui en parle le mieux en ces mots : « Bien que le film ne soit la peinture d’aucun milieu, l’intranquillité de Khalid, sa peur du vide et de l’inertie du temps, sa colère contenue contre l’époque, font de lui un lointain cousin du Fabrizio de Prima della Rivoluzione de Bernardo Bertolucci. Dans la ville où s’engouffrent la poussière et le sable, l’Histoire ne s’écrit plus qu’à travers des sursauts réprimés et des cris vite étouffés. »


Fiche du film


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