Grave


Grave

Un film de Julia Ducournau

Avec Garence Marillier, Ella Rumpf, Laurent Lucas, Bouli Lanners, Marion Vernoux

Un premier film plein et viscéral, éprouvé dans sa chair.

Article de Lucile Marfaing 4 étoiles



Grave, le premier long métrage de Julia Ducournau, s’ouvre sur une route déserte bordée de quelques arbres. Une voiture apparaît dans le champ de l’image et de manière inattendue et fulgurante, une silhouette surgit du bas-côté, se jette sur la voie, provoquant l’embardée du véhicule qui vient s'encastrer dans un des arbres. Le corps au sol n’est pas celui d’un petit animal échoué ici par hasard, mais une silhouette humaine, qui se relève quelques secondes après l’impact, pour se diriger lentement mais assurément vers la voiture accidentée. Cette introduction inquiétante, dénudée et saisissante, annonce les présences à venir du film : tapies puis empoignantes, incertaines et hybrides.
 



Bizutage et métamorphose

Justine (Garance Marillier) débute sa première année d’école vétérinaire, où elle a rejoint sa sœur aînée Alexia (Ella Rumpf), étudiante en deuxième année. Excellente élève plutôt discrète, Justine traîne les pieds et appréhende cette nouvelle vie. Cet état mi craintif mi tranquille est rapidement renversé dès qu'elle pose le pied dans l’école. Le bizutage des premières années commence. Julia Ducournau n’attend pas et propulse son terrain d’établissement groggy pour étudiants dans une sorte d’inframonde où s’épanouit un système de socialisation et d’intégration excessif et brutal, rendu très sensitif par la mise en scène, les sons bruts, les couleurs acides et la fulgurance de ses mouvements. Malmenée par ce bizutage, Justine doit rapidement rentrer dans le rang en acceptant le premier défi : manger un rein de lapin cru. La jeune femme, d’une famille de vétérinaires végétariens, accepte de subir ce rite, qui, plus qu’une manière de symboliser son entrée dans le groupe, va déclencher la métamorphose de Justine, à rebours de l’homogénéisation débilisante de l’individu sur lequel repose le principe du bizutage. En effet, celle-ci se découvre un goût, une faim, pour la chair humaine.

 
 

Etre hybride, mauvaise union

Dans un récit qui tient autant des fables des Métamorphoses d’Ovide que des corps très organiques et sexualisés du cinéma de Cronenberg ou du Trouble Every day de Claire Denis (2001), Julia Ducournau filme la mutation de Justine en une sorte d’hybride avide. Cette transformation passe par une représentation très physique et congénitale du personnage : Justine réagit après avoir ingurgité de la viande crue, sa peau se couvre de squames, progressivement son enveloppe corporelle développe une nouvelle entité, la Justine cannibale. Les yeux caves, prête à tout explorer dans le besoin de chair humaine, elle se superpose à la Justine qui découvre la sexualité, au contact de son colocataire Adrien (Rabah Naït Oufella), qui vit sa propre sexualité de manière ambivalente. Cet hybride, qui apparaît bien vite comme une mauvaise union, devient un enjeu de lutte plus fort lorsque Justine réalise que sa sœur éprouve le même besoin (un autre rite déclencheur, et grande scène du film, viendra confirmer son cannibalisme). Il s’agira alors pour Justine de se détacher, dans tous les sens du terme, d’une sororité ressentie émotionnellement, socialement et génétiquement, en plus de la lutte contre son nouveau besoin.

« Transformer le mot en chair »


Cette profonde altération corporelle et psychique est mise en scène par la réalisatrice et son interprète principale, Garance Marillier, avec une intensité physique remarquable. Boules de cheveux avalés dans un moment de manque, viande disséquée, animaux de l'école vétérinaire comme autant d'être-au-monde rappelant à Justine sa condition, animalité retorse et convulsions de corps, l'oeuvre se permet d'explorer d'une façon à la fois très maîtrisée et ouverte cette métamorphose en milieu vicié (dérivation ou conséquence de l'abjectation des métamorphoses annihilantes et sauvages que peut imposer le bizutage), d'une sensitivité qui malmène autant qu'elle captive. Le fil discursif du long métrage se fait chair, « transformer le mot en chair » (le mot est de Cronenberg) devient également l'un des enjeux de la représentation au coeur de Grave. Allant jusqu'au bout de l'expérience proposée, la cinéaste livre une première oeuvre importante, éprouvée viscéralement.


Fiche du film


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