Café Society


Café Society

Un film de Woody Allen

Avec Jesse Eisenberg, Kristen Stewart, Steve Carell, Blake Lively, Corey Stoll, Parker Posey, Ken Stott, Anna Camp

Bagels et champagne

Article de Marion Roset 3 étoiles



Voix off littéraire (du réalisateur lui-même), bande originale jazzy, blagues juives et, bien sûr, New-York ; tout est là, encore une fois. Il serait donc facile d’entonner l’air du déjà-vu mais après deux films plutôt mineurs (Magic in the moonlight et L’homme irrationnel), on se réjouit justement d’éprouver ce sentiment. Comme une impression de retrouvailles, pourtant déjà placées sous le signe des au revoir. En 2011, Woody Allen ouvrait le Festival de Cannes avec Minuit à Paris. Deux ans plus tard, c’était au tour de Gatsby le Magnifique. Cette année, Café Society opère une synthèse entre ces deux lancements cannois : un regard nostalgique sur une histoire d’amour manquée dans l’Amérique des années 30.

Coincé entre des parents ennuyeux, un frère gangster et un beau-frère marxiste-léniniste tendance nihiliste, Bobby Dorfman peine à trouver sa place et décide donc de quitter New-York pour tenter l’aventure à Hollywood. Là-bas travaille l’oncle Phil, l’agent le plus puissant du moment, qui accepte de l’engager comme coursier à condition qu’il l’appelle juste Phil. A Hollywood, on a le népotisme discret. En même temps que bobby découvre le monde des stars, il rencontre aussi l’amour en la personne de Veronica, dite Vonnie. Malheureusement Vonnie n’est pas libre. Et finalement si. Mais peut-être que non. Dans un film, cela pourrait donner une sérénade à trois mais dans la vraie vie, cette situation amène surtout regrets et déceptions…Le cœur brisé, Bobby décidera de retourner chez lui.
West coast vs East coast, la rivalité n’existe pas seulement dans l’univers du rap, elle est aussi inhérente à l’histoire du cinéma (Hollywood est devenue la Mecque du cinéma au détriment de la côté Est) et à la filmographie de Woody Allen (« chapitre 1 : il adorait New-York ») ; pas étonnant donc qu’elle soit aussi au centre de Café Society. New-York du côté des scénaristes et des boîtes de jazz contre Los Angeles tout entier livré au glamour et au tape à l’œil, l’opposition n’est en fait pas si tranchée qu’il n’y paraît car entre les deux, le cœur de Bobby balance. Il a beau avoir quitté la Californie pour son Bronx natal, la réciproque n’est pas forcément vraie. Laissant une Veronica là-bas, il en retrouve une ici. Chez celle de là-bas, il aimait la décontraction et le léger cynisme d’ici, tandis que celle d’ici à la splendeur des stars hollywoodiennes de là-bas. Sans compter ce fameux Café Society dont il devient le co-gérant une fois revenu, qui est une variation new-yorkaise sur le thème des pool party de l’oncle Phil ; si ce n’est que les impresarios et acteurs ont cédé la place aux politiciens et à la haute pègre. Seuls les décors changent et avec eux la lumière qui les éclaire. Si l’épisode californien est baigné par une lumière chaude, comme si Hollywood ne vivait qu’au coucher du soleil, c’est une luminosité plus froide qui éclaire la côte est. Façon de dire que le rêve est terminé et que l’âge adulte est venu, ou moyen de susciter la nostalgie de cet âge d’or du cinéma qui correspond aussi à celui de Bobby ; le fait est que le crépuscule hollywoodien passe pour un paradis déjà perdu.

Café Society, outre les quiproquos vaudevillesques, est aussi un film sur le temps qui passe et sur la façon dont on s’accommode des espoirs déçus. Vonnie a troqué son ruban dans les cheveux contre un serre-tête en diamants tandis que Bobby a remisé son pull sans manches contre un costume blanc. Chacun de son côté n’aura de cesse de rêver à l’autre, à ce qui aurait pu se passer, à ce qui le pourrait encore jusqu’à ce qu’il ne soit définitivement trop tard. Mais le rêve subsiste, à la fois regret et consolation. « Un rêve de beignets, c’est un rêve et non pas des beignets » dit le proverbe. Mais au moins on a rêvé, ajoute Café Society. Et si leur réunion physique est impossible, le réalisateur leur permet de s’unir encore une fois grâce à un fondu enchaîné qui superpose leurs deux visages ; le cinéma a aussi le pouvoir de donner un lieu à ceux qui n’en ont plus.

L’ensemble du film est toujours à deux doigts de la carte postale, de quelque chose qui serait trop beau pour avoir réellement existé. Cette impression s’intensifie à la fin du film : l’année s’achève et l’orchestre entonne « ce n’est qu’un au revoir » et bien que cela ne soit pas indiqué, il est impossible de ne pas imaginer que c’est l’année 1939 qui se profile.
 


Fiche du film


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