Ma Loute


Ma Loute

Un film de Bruno Dumont

Avec Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Fabrice Luchini

Une farce nihiliste en bord de mer, aussi drôle que désespérée.

Article de Guillaume Schaeffer 3 étoiles



On rit beaucoup devant Ma Loute, qui raconte pourtant une histoire en apparence peu tendre : celle de la confrontation entre deux familles, les van Peteghem, grands bourgeois dégénérés venus passer leurs vacances en bord de mer, et les Brufort, locaux antipathiques et cannibales. Entre les deux émerge néanmoins une histoire d’amour entre Ma Loute, le fils aîné Brufot, et Billie, la fille van Peteghem au charme androgyne. Pendant ce temps, un duo de policiers, le commissaire Machin et son binôme Malefoy, viennent enquêter sur une disparition dont personne ne semble se soucier.

On rit, car dans la lignée du succès d’audience de P'tit Quinquin, Bruno Dumont confirme sa volonté d’adoucir – en apparence – la veine très tragique qu’il a exploité de La Vie de Jésus (1997) à Hors Satan (2011). Il n’en garde pas moins sa scène, les paysages du Pas-de-Calais, et sa troupe, des acteurs non professionnels recrutés sur place. Ici, s’y ajoutent des acteurs bien connus, que Dumont à du se résoudre à recruter pour incarner la famille van Peteghem, qui sont à ce point ridicules qu’ils en deviennent pathétiques. Il fallait bien les performances hors sol de Fabrice Lucchini (le père André) et de Juliette Binoche (sa sœur Aude) pour pouvoir rire à ce point des accents grands bourgeois, de leur gestuelle entravée par des costumes étriqués, et de leur décalage avec le monde qui les entoure. Mais de qui rit on vraiment ? Des van Peteghem ou de Binoche et Lucchini ? A quel niveau s’observe la lutte des classes ? Entre acteurs, ou entre personnages ? Comme dans P'tit Quinquin, Dumont nous renvoie à notre rire, et nous force à nous moquer de nous même, en nous mettant sous les yeux les caricatures nées de notre imaginaire.


Scénaristiquement, les similarités sont flagrantes avec P'tit Quinquin, laissant croire à un manque d’inspiration de Dumont, à moins qu’elles manifestent la volonté de condenser et d’approfondir la logique de la mini-série, dans une vision nécessitant davantage de moyens. Les motifs dominants de l’intrigue sont tous présents : une histoire de meurtre sans importances, l’amour contrarié d’un jeune couple, un duo de policiers incompétents et confrontés à l’étrangeté des autochtones … Seul un élément change vraiment, la présence des van Peteghem. Mais ce n’est pas un conflit qui est décrit, même si les rapports entre bourgeois et locaux sont des plus tendus : derrière les apparences, le rire et les ciels bleus, Ma Loute est un film sombre, un portrait désabusé et sans espoir de l’âme humaine, riche ou pauvre. P'tit Quinquin, en se focalisant sur des enfants, reléguait les adultes au rôle de figurants, et préservant une part d’innocence et de rêverie. Ma Loute entre dans le monde réel : les adultes sont cinglés, les enfants s’essuient le sang au coin des lèvres, et l’amour même n’est plus une technique de salut. Tous transgressent les tabous les plus fondamentaux : l’inceste pour les riches, l’anthropophagie pour les pauvres.

Comme dans P'tit Quinquin, les autorités diverses, impuissantes, en prennent pour leur grade. L’Eglise est à nouveau ridiculisée, empêtrée dans ses superstition, son apparat cheap et ses rituels grotesques : ici, la messe en plein air devant une statue de la vierge marine s’achève sur un « Pêchez en paix mes enfants, pêchez en paix morues et maquereaux », que l’on entend évidemment comme un appel au péché. La parole, même divine et mieux articulée, reste pervertie. La police ne s’en sort pas mieux : le tandem entre Machin et Malefoy rappelle aussi celui de Quinquin, mais transformé en numéro de Laurel et Hardy à la sauce Tati, avec un enquêteur aussi incapable qu’incompréhensible, engoncé dans un costume qui grince comme une baudruche, et préfère se laisser rouler pour descendre les dunes.
 

 
Toute la grâce que Dumont refuse aux hommes, il la place dans les paysages qui s’offrent à eux, ceux la baie de Slack, une réserve naturelle faite de falaises, de plages de sable fin et de marais, filmée avec une élégance infinie, et un sens de la composition et un génie chromatique qui fait de chaque plan un tableau. Difficile de ne pas penser aux premières sorties des impressionnistes sur les côtes normandes : Courbet pour les falaises, Eugène Boudin pour les scènes de plage, Renoir pour le mouvement de la végétation … A plusieurs reprises, la caméra de Bruno Dumont s’attarde en gros plan sur des visages, qui semblent fixer quelque chose, ou quelqu’un, puis s’en détournent, rencontrent parfois l’objectif et s’en écartent. Le regard, dans ce film, exprime mieux que la parole – toujours déstructurée, parfois incompréhensible – la quête du sens : celui de ces personnages est autant une expression de leur subjectivité que le signe extérieur d’une intelligence que ni leurs gestes ni leurs mots ne permettent de déceler. Toutefois, cette nature éternelle, ne s’accommode pas harmonieusement de leur présence, eux qui chacun à leur manière s’y insèrent et la perçoivent.

Pour les van Peteghem, elle est un spectacle : André van Peteghem s’extasie sans cesse, d’une glycine ou d’un marin sur sa barque, de même que sa sœur, en admiration devant l’hideuse villa en style néo-égyptien qui leur sert de villégiature. Billie le fait ainsi remarquer à Ma Loute quand elle l’accompagne dans l’amas de maisons perdu au milieu des bocages qu’il appelle « son quartier » : « Je regarde où tu vis, c'est beau », ce à quoi il répond, par un haussement d’épaule « Ben c’est normal ». Car les habitants sont indifférents à cette beauté, ils font presque partie du paysage. Ils aident d’ailleurs, à prix coutant, les bourgeois à traverser ces terres hostiles, en les portant, ou en les aidant à se relever dans les marais, puisque ces derniers ne cessent, à leur arrivée, de s’empêtrer, de tomber. Cette confrontation est mise en scène dans des plans essentiellement fixes, à l’exception de quelques scènes où le tempo s’accélère (une échappée de Billie dans les champs, une éphémère sortie en char à voile), et s’accommodent de panoramiques à peine perceptibles : les hommes s’insèrent dans un paysage qui leur préexiste et leur survivra, auquel le Scope donne une profondeur que les personnages n’atteindront jamais.

Que tirer de ce tableau bien pensé et composé ? On croit comprendre ce que Bruno Dumont montre, jusqu’à la dernière partie du film, qui prétend s’élever dans un propos semi-mystique, dont on ne sait pas très bien s’il faut y déceler une symbolique insoupçonnée, un nouveau prétexte au rire, ou simplement prendre acte de l’absurde. C’est là une limite de sa posture : une fois passée la farce, une fois épuisées les blagues sur les névroses des grand bourgeois, le comique de geste et la perversion de la parole, et une fois capturés tous les beaux plans en costume sur les plages du Nord, que reste-t-il ? Un film nihiliste ? Dada ? Peut-être le simple constat de la faillibilité de l’homme, résumé par la maxime du cousin Christian Van Peteghem, hurlée à tous bouts de champ, et ignorée par les autres : We Know what to do but we do not do.


Fiche du film


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