In Jackson Heights


In Jackson Heights

Un film de Frederick Wiseman

Avec son nouveau film, Frederick Wiseman nous plonge dans le quartier probablement le plus cosmopolite de New York : Jackson Heights. Absolument splendide et émouvant.

Article de Alexis de Vanssay 4 étoiles



Si les Etats-Unis se sont fondés sur le double crime du massacre des Indiens et de l’esclavage, leur identité est faite aussi d’une part lumineuse, d’une réalité unique au monde :  à savoir la capacité de cette nation à rassembler des hommes et des femmes venant d’horizons à la fois géographiques, culturels et religieux les plus divers dans une même communauté, fédérée d’une certaine manière par un objectif commun, celui de l’American way of life, tout en permettant l’épanouissement de chacun dans sa culture d’origine propre, sa religion, comme la chose la plus naturelle du monde. On parle aussi d’assimilation ou de creuset mais ce ne sont que des mots de sociologue, et si l’on veut voir de ses yeux voir et comprendre ce que signifie le melting pot, et que ce n’est pas une vue de l’esprit, il suffit d’aller admirer le nouveau documentaire de Frederick Wiseman sur le très cosmopolite quartier de New York : Jackson Heights (Queens). Là, sur l’écran, le concept (qui pour certains relève de la niaiserie) devient pourtant bel et bien une réalité.
 

Toujours avec sa méthode habituelle qui n’a jamais varié depuis ses débuts et 42 films plus tard – une équipe de trois personnes et puis se faire oublier de son sujet –, Frederick Wiseman a choisi d’installer sa caméra pour ce dernier opus dans le très cosmopolite quartier de Jackson Heights ou l’on parle pas moins de 167 langues. D’ailleurs, une des premières séquences du film nous plonge dans une réunion avec le maire qui se réjouit de la diversité de ses administrés. Ce n’est pas un effet de manche, un discours électoral de plus. Pas du tout, c’est une réunion dans une église… Ce que montre Wiseman dés les premiers plans du film, c’est la liberté religieuse en vigueur dans ce quartier. Bien loin d’être comme en France un sujet de méfiance, la religion fait, au contraire, partie intégrante de la vie de la communauté. Wiseman filme une prière dans une mosquée puis nous passerons par le temple, l’église catholique dont les fidèles sont très nombreux en raison de la population latino très importante du quartier, par la synagogue, lieu qui abrite l’espace d’une séquence un dialogue intercommunautaire…

Impressionnant de bout en bout, In Jackson Heigts est donc la démonstration par l’image de la véracité du melting pot américain. Ce film nous montre le bon côté de l’Amérique, son côté « bon enfant ». Il donne même à cette expression ses lettres de noblesse. Chaque scène est une manifestation d’un « vivre ensemble » qui n’a rien ici d’un vague concept sociologique mais bien d’une réalité tangible qui se dévoile à travers les séquences qui se succèdent, qu’elles soient de l’ordre du divertissement ou de l’activité politique ou associative. Ce sont les deux mouvements qui traversent le film : les réunions de simples citoyens à travers, par exemple, les efforts d’une association pour essayer de contrer la prédation immobilière venue de Manhattan et qui a pour effet l’augmentation des loyers. Et puis la fête, le plaisir comme ce passage par un restaurant où la communauté célébre l’anniversaire d’un des siens. Wiseman réussit à nous émouvoir en filmant ces moments de partage en y mêlant souvent beaucoup d’humour comme avec cette actrice jouant une prostituée jaillissant à la fin du repas et constituant le cadeau de ses amis au héros de la fête. Mais la scène la plus passionnante, drôle, et symbolique de ce qu’est le « creuset » américain, c’est une salle de classe d’hommes qui bûchent pour le « permis taxi ». Tous les pays d’Asie doivent être à peu près représentés dans cette classe et ces hommes ne parlent qu’un anglais rudimentaire. Et pourtant, grâce aux conseils mnémotechniques délivrés par un professeur hilarant, on sent bien que ces élèves sont en bonne voie…
 

Mais ce qui marque toujours le plus dans un documentaire de Wiseman, c’est la place primordiale qu’il donne à la parole. Et c’est d’ailleurs en ce sens que nous pouvons affirmer que l’œuvre du cinéaste est religieuse au sens étymologique du terme (du latin religare : relier). La parole est le vecteur qui relie chacun à la communauté, aux autres ou à l’institution. Dans In Jackson Heights, le cinéaste ne déroge pas à cette règle fondamentale de laisser chez les gens qu’il filme le verbe s’épanouir, aller jusqu’au bout. En sorte que souvent nous suivons telle ou telle intervention dans une réunion de quartier ou d’association pendant de longues minutes. Tel cette femme immigrée du Mexique qui raconte à une assemblée de latinos du quartier le calvaire qu’a enduré sa fille en voulant franchir la frontière ; d’ailleurs, elle n’a plus de nouvelles. Cette disponibilité de la caméra de Wiseman pour la parole (pour celle des humbles, souvent) est très certainement une des raisons de son génie, de ce que son cinéma du réel, altruiste et sans esbroufe, nous touche. Car avec cette écoute respectueuse des uns et des autres, de ceux qui tour à tour comme ici se battent, négocient, argumentent, s’amusent, espèrent, dansent, jouent du saxophone et de la guitare sous le métro aérien, c’est notre humanité qu’il filme et, en l’espèce, dans In Jackson Heights, c’est une humanité singulièrement belle et réconfortante qu’il nous donne à voir.


Fiche du film


Logo IEUFC