Love


Love

Un film de Gaspar Noé

Avec Aomi Muyock, Klara Kristin, Karl Glusman

Parfois maladroit, trop souvent désincarné, "Love" est pourtant un film sincère et salutaire à bien des égards.

Article de Sébastien Krebs 3 étoiles



Le projet de Gaspar Noé part d’un constat plutôt pertinent : dans les histoires d’amour au cinéma, le sexe constitue ce point aveugle, souvent réduit à une imagerie de surface, quand il n’est pas tout simplement ignoré. Par sa volonté de remettre la question charnelle au cœur de la démarche amoureuse, en jouant autant sur sa monstration pleine et entière (le fameux label « porno » accolé au film) que sa répétition et son étirement, le réalisateur d’Irréversible (2002) entend briser les carcans. L’enjeu de Love, son moteur, tient dans cette ligne de conduite : un homme, une femme, du sexe, et des sentiments. Rien de plus, et c’est déjà beaucoup.

En affichant par intermittences une attitude gratuitement provocatrice, Gaspar Noé dessert quelque peu la vocation universelle de son sujet et la portée potentiellement salutaire de son intention originelle. Le cinéaste ne peut en effet s’empêcher d’introduire tout un cortège de clichés (le mode de vie bohème d’étudiants en art, où se croisent drogues, soirées arrosées, et furtifs coups de rein avec une inconnue dans les toilettes) amené à justifier des moments de pseudo-transgression, marques habituelles du cinéaste qui confinent ici à la complaisance pure et simple (d’un shoot à l’ayahuasca jusqu’à une tentative ratée avec un transsexuel, en passant par une éjaculation en gros plan accentuée par le relief). De même, la dimension autobiographique du projet, a priori tout à fait en phase avec le sujet, laisse circonspect, le film oscillant alors entre prétention et ridicule achevé. Dès que Gaspar Noé joue de sa personne, c’est par le biais de clins d’œil douteux et ringards, quand il ne fait pas ses propres louanges à travers les répliques du héros (un étudiant en cinéma qui s’insurge que personne n’ait eu le courage de réaliser un film porno avec des sentiments…).
 

Bien heureusement, Love ne se réduit pas à l’objet trash et clinquant qu’il feint d’être. Les séquences de sexe, cadrées et éclairés comme des tableaux, donnent à voir, au-delà de leur caractère explicite, l’idéal de l’amour physique selon Noé : non plus deux êtres qui entrent en contact, mais un seul et même corps qui vibre à l’unisson. Toute la structure du film repose dès lors sur cette idée de séparation inéluctable des corps, cette fission de l'unité amenée à ne plus laisser subsister qu'une intolérable solitude. Par son intelligence remarquable du cadre et du montage mais aussi des conflits chromatiques, le réalisateur d’Enter the Void parvient à rendre sensible ce déchirement dans le présent du récit. Quant il n’est pas écrasé par des pans de mur qui étouffent le plan, le héros est relégué à gauche du cadre, côtoyant littéralement un vide qui matérialise l’absence de l’être aimé. S’il est bien une chose que Noé a compris, c’est l’essence mortuaire et fantomatique du médium cinématographique. Dans Love, chaque image, passée comme présente, est le lieu d’une perte – de ce qui fut, de ce qui aurait pu être.

Cette mélancolie qui irrigue le récit tout entier se voit quelque peu contredite par un traitement relativement distancié des protagonistes, trop souvent réduits à de simples enveloppes. On peine à ressentir les émotions qui imprègnent l’histoire d’amour pleine de bruit et de fureur du couple principal, qui vampirise pourtant la quasi-intégralité du récit (les personnages secondaires sont totalement sacrifiés). Le film souffre d’un manque d’incarnation psychologique, et c’est étrangement la dimension organique visée par le cinéaste qui s’en trouve affectée. C’est tout le paradoxe du film : ses personnages, bien que dévoilés physiquement sous toutes les coutures, manquent singulièrement de chair. À travers cette très simple histoire d’un amour qui se meurt, Noé entend postuler une sorte d’idéal réconciliateur entre le film-corps (la crudité de la représentation des ébats sexuels) et le film-cerveau (le récit tout entier comme intériorité du héros qui se souvient). Renouer dans un même geste avec le sensoriel et le mental, entre le passé qui s’éloigne et le présent condamné à le regarder partir – la beauté de Love réside dans cette intention, plus que dans son aboutissement presque trop théorique. La visée première du projet ne s’incarne réellement que dans ses ultimes minutes, s’achevant sur une longue étreinte où l’émotion donne enfin sa pleine mesure.
 


Fiche du film


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