Nuits blanches sur la jetée


Nuits blanches sur la jetée

Un film de Paul Vecchiali

Avec Astrid Adverbe, Pascal Cervo, Paul Vecchiali

Deux acteurs formidables, un lieu unique et un phare : il n’en faut pas plus pour que la magie opère.

Article de Marion Roset 3 étoiles



Une faute avouée est, paraît-il, à moitié pardonnée : avant de voir Nuits blanches sur la jetée, nous ne savions rien de Paul Vecchiali, réalisateur et producteur indépendant (les premiers films de Jean Eustache, c’est lui), qui fut une figure phare du cinéma français des années 70 grâce à Diagonale, sa société de production créée en 1976. En réaction au Dogme 95 danois édicté par Lars Von Trier et Thomas Vinterberg, il se lance dans le tournage d’une série de films « Antidogma », soit des films libres, refusant tout formatage et surtout toutes règles préétablies. Nuits Blanches sur la jetée est le dixième de la collection, librement adapté de la nouvelle éponyme de Dostoïevski qui prête d’ailleurs son prénom au héros de ce film.

Dans le port de Sainte Maxime, un homme (Pascal Cervo) et une femme (Astrid Adverbe) se retrouvent, parlent,  parfois chantent et dansent, quatre nuits durant, au bord de l’eau. Lui est instituteur en année sabbatique ; elle attend l’homme qu’elle aime et qui lui a promis de venir la retrouver, une nuit prochaine, sur la jetée. Fédor, c’est lui, est un rêveur qui se voudrait cynique et Natacha, c’est elle, une jeune femme fantasque qui se voudrait libre. Elle lui promet de le revoir, dit-elle, s’il lui jure de ne pas tomber amoureux. Et il jure, il restera son confident, c’est sûr.

 


Sans vouloir faire de jeu de mots pathétique, c’est un film dans lequel il faut se jeter, comme il a été réalisé : sans filets. En acceptant tout, même les toutes premières minutes susceptibles d’amener le spectateur le plus ouvert à se demander « mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Ce qui est, au fond, une question légitime : filmé en trois nuits à l’aide d’un appareil photo numérique et d’un iPhone pour les quelques scènes diurnes, mi-film étudiant mi-film concept, Nuits blanches... est un objet filmique curieux, espèce en voie de disparition dans les sorties du mercredi. Aussi déroutant dans sa mise en scène minimaliste (alternance de longs plans fixes et de travellings suivant les déplacements des personnages) que dans ses dialogues littéraires (repris de la nouvelle et des Carnets du sous-sol du même auteur russe), il est pourtant impossible de descendre en chemin, le film nous a déjà envoutés.

Nuits blanches sur la jetée a la même grâce étrange et casse-gueule que les réalisations d’Eugène Green ; quelque chose comme un premier degré dont on ne sait pas s’il est audacieux ou suicidaire, beau ou ridicule, ou bien un peu des deux à la fois. Hors du temps - on s’y traite de « gourgandine » et l’on « galèje » tout en recevant des appels sur son smartphone -, le film évoque Le Pont des Arts (Eugène Green, 2004) où les dialogues entremêlaient banalité et philosophie dans un même flot baroque. Même l’improbable, qui pourrait être prétexte au rire ou à la moquerie, devient ici fulgurance qui nous captive, à l’image de cette séquence de danse improvisée qui pourrait durer sans que jamais nous ne nous en lassions.

 

« Obscurité, désormais tu seras ma lumière ». Cette citation d’André Gide ouvre le film, et c’est en effet dans la confidence de la nuit que Fédor trouvera un rayon de soleil. La première fois que ses yeux se posent sur Natacha, elle est couchée contre une roche, éclairée par la lumière du phare ; une apparition digne d’un tableau de Méliès, quelque part entre une petite sirène déposée là par l’eau et Galatée née d’un bloc d’ivoire. Au gré de leurs rencontres, il lui demande de lui raconter son histoire qu’il paraît déjà connaître ou même lui souffler, il lui dicte une lettre pour son amant ; à l’initiative de leurs rendez-vous nocturnes, c’est lui qui prend en charge le récit à la manière d’un écrivain avec ses personnages ou d’un réalisateur avec ses acteurs. Tel Pygmalion, Fédor peaufine sa création au fil des nuits. Tantôt dans l’ombre ou dans la lumière le premier soir, le visage en clair-obscur de Natacha se dévoile de plus en plus, de la simple ébauche jusqu’au gros plan de leur dernier rendez-vous. Femme bien réelle ou fantasme de Fédor, la réponse ne nous sera jamais donnée sur la nature de celle qui semble naître à la nuit et disparaître avec elle.
 
NB : Le Grand Action propose une rétrospective « Paul Vecchiali, le franc-tireur du cinéma français » à partir du 11 février 2015


Fiche du film


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