Boyhood


Boyhood

Un film de Richard Linklater

Avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke

Douze ans dans la vie d’un homme pour une merveille de cinéma.

Article de Mickaël Pierson 4 étoiles



L’aventureux Richard Linklater (Generation rebelle, 1993, la série des Before, A Scanner Darkly, 2006) donne corps à un fantasme partagé par bon nombre de cinéastes ou d’artistes : mettre en image la vie d’un homme. Pas par le biais du récit, mais bien par celui de l’image elle-même : montrer sa vie, enregistrer les traces du temps sur son corps. En ce sens, Boyhood, Ours d’argent du meilleur réalisateur à Berlin, ne fait que prolonger l’un des buts prêtés au cinéma dès ses origines, poursuivant les possibilités ouvertes par la photographie : conserver la trace et la mémoire des morts parmi les vivants. La pratique est fréquente en photographie chez certains : établir année après année, voire jour après jour, un portrait ou un autoportrait pour étudier et mettre en scène le vieillissement. L’artiste franco-polonais Roman Opalka, disparu en 2011, fit même du passage du temps et de l’inévitabilité de sa propre fin le nœud de son travail. Dès 1965, il peint en blanc des chiffres sur des toiles dont le fond s’éclaircit de plus en plus à mesure que les années défilent. Chaque tableau donne lieu à un autoportrait photographique pris dos à la toile et un enregistrement sonore de l’artiste égrenant les nombres. Memento mori, vanité, l’artiste contemple l’arrivée de sa mort sans pouvoir la conjurer.


12 ans : 2h45

Transcrire la vie et le vieillissement, la pratique est possible dans des projets documentaires et au long cours : le projet d’une vie. C’est beaucoup plus complexe dans le cadre fictionnel. Le cinéma, spécialement le cinéma traditionnel (la chose est plus abordée en cinéma expérimental), par ses contraintes de production, peut difficilement se permettre l’exercice. Ainsi le vieillissement d’un acteur s’observe d’un film à l’autre, tout au long de sa carrière. Les liens qui unissent certains acteurs à des réalisateurs et leur régulière collaboration rendent cela plus visible. Mais là où on l’observe peut-être plus facilement, c’est dans le cadre des séries TV (ou séries de films, mais dans ce cas la fourchette temporelle est généralement plus réduite) où saison après saison, certains comédiens restent, incarnent et vieillissent avec leur personnage. Le soap opera américain excelle dans le genre, voyant même parfois des personnages enfants vieillir conjointement à la série avec le même acteur sur plusieurs décennies. Le problème reste le même, ce vieillissement ne s’observe qu’à échelle 1 : en temps réel, au fil de la diffusion et de la vie des acteurs.

 


Avec la série des Before (Before Sunrise, 1995 ; Before Sunset, 2004 ; Before Midnight, 2013) réunissant tous les neuf ans Julie Delpy et Ethan Hawke, Richard Linklater a touché ce sujet. Boyhood l’affronte à revers et inverse la procédure : non plus une série de films attendant le vieillissement des acteurs, mais un film qui place le vieillissement au cœur du projet, sans passer par la case maquillage et numérique qui transforme les acteurs en monstres de foires (et fait le succès des biopics des années 2000) : un film qui ne pourra être terminé que lorsque l’acteur aura réellement vieilli. Audacieux pari - on n’ose même pas imaginer les contraintes de production - le film suit douze ans de la vie d’un jeune garçon, Mason/Ellar Coltrane, de six à dix-huit ans, de l’enfance à l’âge adulte. Tous les ans, de 2002 à 2013, Linklater retrouve pour quelques jours de tournage ses acteurs : Coltrane donc, Hawke à nouveau, Patricia Arquette et sa propre fille Lorelei Linklater, tous vraiment formidables. Au final, un film de fiction de 2h45 - qu’on ne voit pas passer - où les acteurs vieillissent sous nos yeux.

Décrit comme tel, on sent le film dispositif où le projet initial (filmer le vieillissement) prend le pas sur le reste, menant à un objet un peu froidement conceptuel et tautologique. L’immense réussite de Linklater est d’éviter à tout moment ce risque. Sa filmographie laisse une large place à l’expérimentation (scénaristique, au tournage, à la post-production), mais jamais au détriment du récit. Le scénario de Boyhood, par nécessité, a été conçu comme ouvert, s’actualisant chaque année en fonction des acteurs et de l’évolution de Coltrane. Qu’y observe-t-on ? La construction d’une personne, la naissance d’une personnalité autour des aléas de sa vie : plusieurs divorces parentaux, l’absence puis le retour du père, les relations fraternelles, des questionnements naturels… Rien d’original. Surtout rien d’original a-t-on envie de dire. Le jeune Mason n’est pas un surhomme, pas un héros comme l’évoque la bande son du film. « I don’t wanna be a hero, I don’t wanna be a big man. » (1) Juste quelqu’un. Quelqu’un de bien et quelqu’un d’à peu près sain. En soi, c’est déjà énorme et vu le travail que ça représente, il est peut-être là le vrai héroïsme. Ainsi Boyhood est touchant par la banalité de ses situations et de ses questionnements. Linklater n’évite pas entièrement le côté catalogue de situations (essentiellement sur les deux premières années du film), mais cela rejoint par essence le projet du film. D’autant que jamais Boyhood ne tombe dans une dimension publicitaire de la description d’une vie et de l’enfance. Pas de moment Nutella donc ni de simplification « facebookienne » de l’existence.

 


Surtout, surtout Linklater évite d’ânonner et de simplifier son propos. Ainsi le passage des années n’est pas signalé dans le film. Pas d’interruption par un intertitre annonçant l’année ou l’âge de Mason, pas d’effet d’annonce grandiloquent pour évoquer le passage d’une année à l’autre. Les ellipses temporelles s’observent alors par un changement physique si celui-ci est visible (une coupe de cheveux, des traits qui mûrissent…), mais le plus souvent directement au cœur du scénario. Ce qui fait que le basculement d’une année à l’autre n’est souvent pas immédiatement perceptible. Il faut parfois quelques secondes ou quelques minutes pour s’en rendre compte au détour d’une conversation. L’ensemble est d’une fluidité exceptionnelle qui a le bon goût de ne pas se donner comme sensationnaliste. Une finesse à laquelle le réalisateur tient et dans laquelle il excelle.


Un portrait américain

Mais le vieillissement des acteurs n’est pas le seul vecteur de l’inscription temporelle du film. De nombreux éléments viennent situer Boyhood dans le temps, discrètement, sans insistance car parfaitement intégrés à la vie des personnages, le réalisateur ne sent pas le besoin de les souligner. C’est ainsi à un bout de l’histoire culturelle que nous convie le film et son personnage. Un film, la sortie d’un nouveau tome de la saga Harry Potter (J. K. Rowling, 1997-2007) sont autant de moyens de préciser l’époque, si ce n’est l’année, du déroulement des événements. La bande son reprend en partie ce procédé. Pas révolutionnaire, sacrément consensuelle même en un sens, elle est intéressante car elle suit l’évolution de Mason. Plutôt que d’imposer des musiques à son film, Linklater utilise chaque année les goûts musicaux de son acteur et leur évolution de 6 à 18 ans, tendance rock indé virant à la folk. Lui appartenant, la musique participe alors de la construction et de la caractérisation du personnage de la manière la plus émouvante qui soit en se défaussant de la question du goût pour le film. Malin et efficace.

Saisissant douze année de vie, c’est aussi, et c’est assez impressionnant, les mutations technologiques en accéléré qui sont données à voir : l’évolution des consoles de jeux et donc des manières de jouer, la généralisation et l’envahissement des téléphones portables et les modifications comportementales qui vont avec, le développement des réseaux sociaux… L’effet est d’autant plus efficace que l’on suit une personne qui naît avec ces outils et les maîtrise de manière naturelle. Adolescent, Mason est touchant dans son rapport aux technologies. Linklater en fait un observateur du monde, armé d’un appareil photo (argentique) comme pour tenter de mieux le comprendre, en ralentir le déroulement effréné grâce à ses clichés pour, peut-être, mieux l’habiter. Il confie à l’une de ses petites amies une angoisse technologique : à passer son temps à la communiquer, la vie n’est même plus vécue. Le jeune adulte montre un désir de singularité mais se trouve confronté à la ressemblance, et Mason s’inscrit ainsi dans un courant de pensée de nécessaire mise en doute de l’addiction contemporaine à ces outils. Ces contradictions-là, nécessaires à la construction de sa personnalité, de même que la banalité de ses questionnements, le rendent éminemment touchant.

 


Enfin, et ce n’est pas la moindre des qualités du film, Boyhood fait partager douze ans de l’histoire américaine : de l’imminence de la guerre en Irak en 2003 au retour des soldats, de la réélection de George W. Bush à la campagne d’Obama… Le regard sur leur pays par les personnages est politiquement orienté, mais remet en perspective une décennie clef dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Ainsi le quinzième anniversaire texan de Mason chez ses grands-parents est terrible de réalisme américain, exhibant le fossé qui se creuse entre deux parties du pays et de sa population.

On suit et aime depuis longtemps Richard Linklater, dont une partie de la filmographie reste à ce jour inédite en France. Autant, si ce n’est plus, que le résultat (le film), ce qui plaît au réalisateur indépendant américain c’est le faire : expérimenter, subvertir certaines règles du cinéma de fiction, s’en inventer de nouvelles, ne pas se reposer sur des acquis trop confortables. Quitte à ne pas brosser le spectateur dans le sens du poil, quitte à effrayer - et donc s’aliéner - les producteurs, quitte à être malheureusement moins visible, moins compris aussi. C’est, à un niveau moins discret, le même état d’esprit qui occupe Steven Soderbergh - dont la retraite cinématographique annoncée à grands renforts débute en fanfare par la réalisation de The Knick, une série TV dont la diffusion commence le 8 août, et une foule de projets de production (2). Boyhood reprend et extrapole ce désir de Linklater de passer du temps avec ses personnages et ses acteurs. Mais jamais le résultat n’a été chez lui si doux et si beau. Prendre le temps et regarder, saisir l’écoulement du temps : en revenant à l’un des fondements trop souvent oubliés du cinéma, Richard Linklater signe son plus beau film.


(1) Hero est une chanson du groupe américain Family of the year, tirée de l’album Loma vista (2012).
(2) Notamment une très intriguante adaptation de son formidable Girlfriend Experience (2009) en série TV dont chacun des treize épisodes explorera le point de vue d’un personnage différent.
 


Fiche du film


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