Under The Skin


Under The Skin

Un film de Jonathan Glazer

Avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Dougie McConnell

Sous la peau de Scarlett Johansson, le frisson des cinq sens.

Article de Pauline Labadie 3 étoiles



Dans Birth (2006), c’était l’esprit d’un adulte défunt qui prenait – hypothétiquement -- possession du corps d’un garçon de dix ans. Repoussant encore plus loin les frontières entre réalisme et  croyance, le nouveau film de Jonathan Glazer imagine de nouveaux défis à l’enveloppe charnelle. Quelle existence extraterrestre peut bien contenir le corps de la star américaine Scarlett Johansson, démarchant les routes mouillées de pluie d’Ecosse pour enlever des hommes ? La réponse, si ce n’est scénaristique, ou bien même narrative, n’a pas tellement d’importance. Tout est dans la geste formelle, tant le film est un objet immersif assez haut de gamme, presque théorique parfois, mais qui offre une liberté de chaque plan, de chaque cut.
 
La jeune femme, passée de la blonde sexy à la brune froide, fourrure et rouge sang aux lèvres, prend place parmi les femmes fatales du cinéma : de Lauren Bacall à Marlene Dietrich, jusqu’à ce petit quelque chose de Louise Brooks, chacun des nombreux regards sur l’héroïne apporte son lot de fantômes. Même l’affiche évoque celle du Mariage de Maria Braun (1979), de Rainer W. Fassbinder. Le passé cinématographique autant que le film de genre, où une femme à la beauté sidérante séduit les hommes à la chaîne, mais aussi devient - littéralement - la raison de leur chute. Fatale donc, physiquement dangereuse, la créature attire les hommes dans sa tanière par un ballet sensuel implacable. Une mante religieuse, un Alien, un vampire, une vamp. Chaque évocation et référence trouve sa justification ou non dans la myriade d’angles de la mise en images.




En réalisant certains séquences à l’insu des Ecossais avec un système de caméras cachées - comme par exemple la chute dans la rue devenue il y a quelques mois un mème fameux -, Glazer travaille une matière visuelle de l’étrangeté. Les « gueules » captées dans la rue, les dialogues improvisés lorsque l’actrice propose à des hommes de monter dans son camion (elle ne fut jamais reconnue !) renforce la grande distance entre ce personnage immergé parmi les hommes mais si seul. Simplement aussi, quelques angles nouveaux dans le filmage de l’intérieur d’un camion, une augmentation de certains détails sonores et la musique dissonante de Mica Levi travaillent cette « inquiétante étrangeté » qui est le corps du récit.

Sans vouloir gâcher cette force immersive de la mise en scène, on évoquera rapidement ce qui advient des mâles enlevés ; une séquence, notamment, donne un frisson que n’importe quel film d’horreur ou de science-fiction peut rêver produire. Chacun pourra expérimenter sa peur la plus primaire dans cette vision d’engluement, où le moindre mouvement devient impossible à mesure que la victime perd progressivement ses forces. La mort, ou peut-être les limbes, n’avaient jamais été représentées de la sorte.




Si la seconde partie du film s’enfonce encore plus dans l’abstraction, elle correspond pourtant à la naissance de la créature à ses propres yeux, qui achève sa quête de victimes pour traquer un peu d’humanité en elle. Quittant les villes et la route, l'héroine pénètre dans la nature, perd ses mots et sa séduction, accepte un temps le jeu du mimétisme humain (merveille que la scène du gâteau). Ses rencontres avec quelques exemples de relationnels, iront du mieux - une vie de couple improvisée - au pire.
L’enveloppe charnelle finira par lui faire défaut, alors même qu’elle avait su se fondre dans le décor naturel ; ici c’est une surimpression qui montre la femme enchâssée dans la nature. Cette même nature des Highlands sera le théâtre de sa disparition, aussi indifférente et sereine que ne l’était, au début du film, la créature criminelle.


Fiche du film


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