12 Years A Slave


12 Years A Slave

Un film de Steve McQueen

Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Bénédict Cumberbatch, Paul Dano, Garret Dillahunt, Paul Giamatti, Scott McNairy, Lupita Nyong'o

Adaptation virtuose de l'histoire vraie de Solomon Northup, kidnappé puis revendu comme esclave, 12 Years a Slave est par moments marqué par une violence inutile.

Article de Alexis de Vanssay 3 étoiles



Une issue étroite donnant sur l’océan, percée dans le mur de pierre d’une fortification. Sur les côtés, dans la pénombre, se tiennent un couple et deux enfants. Le bruit doux des vagues s’échouant sur les contreforts du bâtiment ne parvient pas à couvrir les sanglots pourtant réprimés des deux adultes. Un mur où on peut lire sur une petite pancarte : « De cette porte, pour un voyage sans retour ils allaient, les yeux fixés sur l’infini de la souffrance ». La scène est saisissante, effroyable et pourtant, par la stupéfiante beauté qu’elle vient d’acquérir en un instant, on se dit qu’elle relève du sacré. Cette ouverture sur le large par laquelle vient s’engouffrer un peu de lumière symbolise à elle toute seule les trois siècles de la traite des noirs. Nous sommes sur l’Ile de Gorée, en face de Dakar, dans la Maison des esclaves, haut lieu de  mémoire valant pour tous les endroits de la côte ouest-africaine d’où ont été déportés des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, vers les Amériques.

Lorsqu’on a surpris un jour les pleurs étouffés de ces personnes dans la semi pénombre de cette bâtisse ocre, on se dit que jamais le septième art ne pourrait traduire une telle émotion et, partant, dénoncer avec une  puissance si grande l’esclavage. Toute mise en scène semblerait vouée à l’échec, incapable de restituer une souffrance infinie. Lorsque Claude Lanzmann s’est interdit toute représentation - fusse-t-elle documentaire - pour réaliser Shoah (1985), il postule d’une certaine manière que l’on pas le droit de mettre en scène un crime contre l’humanité, que l’on ne peut en aucun cas se permettre d’ « imiter » une telle catastrophe au cinéma. Ce qui revient à dire, toujours en écoutant Lanzmann et si l’on transpose les camps d’extermination à la traite négrière, que tout film de « fiction » s’emparant du sujet de l’esclavage, de l’horreur ineffable, serait obscène. La polémique qui a opposé le réalisateur français à Steven Spielberg au sujet de l’évocation des chambres à gaz dans La liste de Schindler (1993) est à cet égard symptomatique. L’auteur de Shoah s’attaqua à Spielberg en affirmant que la tentative de description de l’infamie à son comble (les douches des chambres à gaz) était quelque chose que l’on ne pouvait pas montrer. Et l’on comprend cette position. N’y a-t-il pas une décence obligatoire des cinéastes face à une souffrance inouïe ?

 
Cette question est tranchée dans 12 Years a Slave. Dans son film, Steve McQueen nous montre toute la cruauté qui s’abattait sur les esclaves, sans filtre et sans détourner le regard. Il a choisit de reconstituer cette bestialité et cela au prix de séquences insoutenables comme la scène des coups de fouets infligés à la jeune Patsey, tournée en un long plan-séquence sans raccord. Ce ne sont pas seulement deux ou trois coups de fouets qui tombent sur le dos de la frêle jeune fille mais une interminable salve sans interruption qui déchiqueterait n’importe quel homme robuste. Non content de filmer cette torture (d’ailleurs habituelle dans les quelques films qui ont traités de l’esclavage), McQueen expose en gros plan le dos broyé de la jeune femme. D’ailleurs, dans quelques avant-premières outre-Atlantique, des gens sont sortis de la salle de projection à la vision de cette séquence. Dans ces cas-là, si l’effet recherché par le réalisateur britannique était de donner la nausée, c’est gagné. On peut pourtant aussi, tant la violence est à son comble, en l'espèce, rester de marbre, comme si le désir de dénonciation de la brutalité était ici inopérant parce que vain.

Pour autant, Steve McQueen nous offre une œuvre de toute beauté basée sur un scénario tiré des mémoires de Solomon Northup, jeune Afro-Américain, né libre et vivant dans l’état de new York, et qui fût enlevé en avril 1841 et vendu comme esclave dans une plantation de Louisiane dans laquelle il resta douze ans avant de recouvrer la liberté. Toute la force de l’histoire de Northup est qu’elle décrit un parcours à l’opposé de l’histoire « classique » d’un esclave afro-américain. Elle est le récit d’une véritable descente aux enfers. De la liberté et du statut de citoyen à part entière à la condition d’esclave.


 

Condition qui ne va pas sans une danse subtile avec la situation du maître de la plantation (Edwin Epps, incarné par Michael Fassbinder), homme épouvantable, alcoolique et pervers. Sa composition - remarquable - va avec celle tout aussi impressionnante de Chiwetel Efijofor dans le rôle de Solomon. Epps n’est pas décrit fondamentalement comme un méchant pur et dur, il est en fait un être plutôt dévoré par une souffrance intérieure dont l’alcoolisme est un des symptômes. S’il est aussi dur avec ses esclaves, c’est qu’il pressent que son monde est menacé (la guerre de Sécession éclatera en 1861). Il se raccroche donc presque désespérément à son statut de propriétaire et à son droit de disposer de ses esclaves comme il l’entend. Il entretient pourtant une curieuse relation avec Solomon qui dépasse le rapport de domination basique. Northup est son meilleur homme, en vertu de quoi Epps doit le ménager pour son prix tout en le maintenant sous sa férule de fer. Le maître se sent menacé, son monde l’est, et l’esclave personnifie ce péril insidieux car il devine que Solomon est instruit, qu’il sait lire et écrire, ce qui constitue le danger suprême.
 
Mais si le film est beau, parfois émouvant, nous le devons avant tout à son incroyable qualité formelle, à la précision de la mise en scène. Tourné en Louisiane, à quelques pas de là ou Northop a passé sa captivité, McQueen n’a négligé aucun détail pour reconstituer la vie d’une plantation. Il y a quelque chose dans ce décor d’une villa ceinte par une forêt d’arbres immenses et d’une végétation luxuriante comme un mélange troublant entre le paradis et l’enfer. Pourtant, la splendeur de chaque plan et le rythme parfait (qualités déjà constatées pour Shame en 2011), n’édulcorent jamais le souci de réalisme du cinéaste.
 
Et par un véritable tableau vivant rassemblant les esclaves dans une chorale, McQueen, en faisant monter vers le ciel ces voix noires dans un gospel sublime, nous offre là son plus bel acte d’accusation contre l’esclavage.


Fiche du film


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