Ordinary People


Ordinary People

Un film de Robert Redford

Avec Donald Sutherland, Judd Hirsch, M. Emmet Walsh, Frederic Lehne, Basil Hoffman, James Sikking, Elizabeth McGovern, Mary Tyler Moore, Timothy Hutton

En 1980, avec son premier long métrage, Redford signe un mélodrame magnifique, étalon du genre, d'une justesse parfaite. A voir ou à revoir absolument.

Article de Alexis de Vanssay 4 étoiles



Lorsque Conrad Jarrett asséne un coup de poing puissant, viscéral, à un de ses condisciples qui le provoque sans cesse, c’est le tournant du film, le moment à partir duquel notre héros va revenir à la vie, à la joie, au désir. Pourtant, Ordinary People – film remarquable, affirmons-le d’entrée – ne ressemble pas du tout, comme cette séquence pourrait l’indiquer, à une œuvre sur la baston, le combat, toute cette brutalité relative aux flingues et à l’hémoglobine. Cette première réalisation de Robert Redford est, a contrario, un film intimiste, un mélodrame des plus purs, une composition sur l’autre versant de la violence, sur un versant plutôt abrupt de la souffrance : les tourments intérieurs, les blessures de l’âme, la froideur d’une mère, le malaise adolescent, ce mal de ventre qui parfois peut glisser inexorablement vers un nœud d’un autre genre : celui coulissant autour du cou d’un jeune adulte noyé dans un océan de solitude et de cruauté, qu’il ne sera jamais parvenu à vaincre.

Tous ces motifs procèdent d’un thème central : la Famille ; ce concept fondateur de la civilisation qui selon le neuropsychiatre Boris Cyrulnick est « ce havre de sécurité, en même temps lieu de la violence extrême. » Plus précisément, à travers l’étude de cette famille aisée d’une banlieue de Chicago, à l’aube des années 80, Redford observe l’implosion progressive d’un foyer, apparemment calme et heureux, collant parfaitement au stéréotype, d’une famille américaine moyenne installée dans une banlieue chic. Un tel dispositif et sa conséquence, l’éclatement, fait inévitablement penser à l’ American Beauty (1999) de Sam Mendes ou sous les apparences proprettes et sans remous d’un ménage, ne tardent pas à surgir au grand jour toutes les failles cachées jusque là, par le conformisme de rigueur. Le film de Mendes est une charge violente contre l’American Way of Life qui peut être sclérosant et parfois, sous des montagnes d’hypocrisie, ignore les particularités des uns et des autres, leur problèmes, leurs différences. Ordinary est donc à rapprocher du film de Mendes sur le dispositif, sur la dénonciation de la superficialité (chez Beth, une forme de déni), du non-dit, à l’œuvre non seulement dans les familles américaines mais aussi dans celles du monde entier. Mais si American Beauty et Ordinary people ont indéniablement des points communs sur le fond, sur le plan de la réalisation, de l’émotion qui en émane, ce premier film de Redford est d’une autre trempe que le film de Sam Mendes. La justesse et le réalisme sont bien plus admirables chez Redford parce que, comme son titre le promet, son travail s’attache à décrire l’ordinaire de personnes, sans coups d’éclats particuliers, en traitant les sujets qui leur sont consubstantiels et, partant, témoigne de l’ universalité de ces thèmes. Dans cette perspective, c’est ce caractère total du film qui frappe.




Mais n’oublions pas l’interprétation magistrale des principaux acteurs, qui contribue certainement à la puissance de l’œuvre, Donald Sutherland dans le rôle du père de famille, Mary Tyler Moore alias Beth, la mère et surtout le personnage central, Thimothy Hutton dans le rôle du fils, Conrad. En focalisant d’emblée sur cet adolescent, interprété par un Thimoty Hutton impressionnant, le réalisateur attaque le cœur de son sujet. Nous voyons un Conrad déprimé, mal à l’aise, en proie à des cauchemars. Tout nous prouve que Conrad est victime d’une dépression lourde mais nous n’en connaissons pas l’ombre de la cause objective éventuelle. Celle-ci apparaîtra subtilement au cours du récit. Le nœud gordien du malaise qui s’est instauré dans cette famille vient de là. Nous découvrirons qu’il y a un absent. D’ailleurs, le film dont se rapproche le plus Ordinary c’est, à cet égard et pour beaucoup d’autres raisons, l’Incompris de Luigi Comencini (1967). De commun entre ces deux œuvres, il y a une grande finesse, une action qui parfois s’écoule lentement pour mieux traduire la réalité, la complexité des sentiments. Mais surtout, d’une certaine manière, une même émotion s'en dégage. Dans les deux cas, une disparition dans la famille construit le drame. C’est une histoire de deuil, un deuil destructeur. A l’attitude lointaine et partiale du père des deux petits garçons chez Comencini répond à l' évidence le comportement glacial de la mère de Conrad à son égard. Autre point commun : la solitude, de l’adolescent chez Redford, de l’enfant chez Comencini. Quoiqu’il en soit, de là à dire que Redford avec ce long-métrage serait le Comencini américain, il n’y a qu’un pas que l’on peut franchir aisément, tant l’émotion est à son comble dans ces deux films et la révélation de sentiments intérieurs révélés avec une extrême finesse. Seul bémol : l’issue n’est pas vraiment la même, le scénario d’Ordinary (Alvin Sargent) privilégie une fin plutôt optimiste (tropisme américain oblige) comparé à la chute comencinienne.
 


Il faut assister au désarroi de Conrad devant le mystère de son désespoir. Il s’agit bien d’un mystère car les forces souterraines qui l’assaillent agissent insidieusement. C’est la culpabilité, concept freudien s’il en est, et donc profondément moderne, qui est ici montrée. Car parmi les grandes qualités du film, il y a, innovation pour l’époque ou la psychiatrie demeurait taboue dans la société, la mise en scène de la thérapie entre Conrad et son psychiatre interprété par Judd Hirsch. De cet échange qui va se muer in fine en amitié, il y a là aussi une subtile émotion qui se dégage. Au passage, on ne peut s’empêcher de penser au Will Hunting (1997) de Gus Van Sant et être troublé par la similitude entre ces séquences réunissant un jeune patient et son psy iconoclaste… En tout cas, entre la copie et l’original, c’est bien l’original qui est le meilleur.
En définitive, ce film est indéniablement une œuvre très importante parce que son sujet, des plus complexes, est traité avec élégance et délicatesse. Le critique Louis Skorecki résumait ainsi à la sortie du film tout le bien qu’il en pensait : « Ce film est la somme de toutes les performances d’acteurs, et davantage : un discret panoramique automnal sur quelques Américains aisés qui craquent. Le revers d’un trop plein de blondeur. » (1)


(1) In Les Cahiers du Cinéma , avril 1981


Fiche du film


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