Inside Llewyn Davis


Inside Llewyn Davis

Un film de Joel Coen, Ethan Coen

Avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake, Ethan Phillips, John Goodman

Fusion innée entre un humour singulier et un regard désabusé sur l'existence, le style des frères Coen est ici à son zénith.

Article de Alexis de Vanssay 3 étoiles



La figure du loser magnifique dans le cinéma américain est très présente. Citons le Joe Buck de Macadam Cowbow (1969) de John Schlesinger ou les déambulations d’un gigolo du Midwest flanqué de son compagnon d’infortune - un Dustin Hoffman, à l’apogée de son art -, dans une Manhattan hostile. Et puis il y a le De Niro de Taxi Driver (Martin Scorsese,1976), en vétéran du Viêt Nam qui ne peut se réintégrer dans la société. Signalons aussi Rambo (T. Kotcheff, 1982) première manière, et bien évidemment l’inénarrable Dude interprété par Jeff Bridges dans The Big Lebowski (1998) des frères Coen. Désormais, il faudra rajouter à cette galerie de portraits, Llewyn Davis, le personnage du dernier film de ces mêmes Coen.
 
Inside Llewyn Davis nous raconte la galère d’un chanteur de folk à Greenwich Village, quartier branché de le Grosse Pomme, en 1961. Llewyn squatte les canapés des uns et des autres, cherche vainement, sa guitare à la main, des engagements dans les bars du Village. Son odyssée le conduira jusqu’à Chicago en auto-stop pour subir une audition qui donnera lieu à une séquence poignante, un sommet. C’est la première fois que les réalisateurs situent l’action de leur film dans les années soixante. Ils y étaient contraints par le scénario qui est une adaptation lointaine des mémoires du musicien Dave Von Rock, décédé en 2002, et qui a été, selon les dires même de Dylan, une de ses grosses influences.

 
 
 
Nous suivons donc LIewyn (Oscar Isaac) dans ses pérégrinations. Il est le centre de l’attention. Le titre du film ne ment pas : c’est bien dans sa tête que nous sommes installés. Le pauvre hère est en proie à toutes les agressions (de la part de son entourage, de la contingence la plus pure, lorsqu’il se retrouve par exemple avec un chat sur les bras…), de l’existence, tout simplement. En fait d’agressions, quelques scènes seraient particulièrement odieuses comme les diatribes de Jean (ex-petite amie) à l’endroit de LIewin, n’était l’humour singulier des réalisateurs et l’atmosphère très particulière qu’ils arrivent à fabriquer et dont eux seuls connaissent le secret. C’est de la comédie qui reste sérieuse d’une certaine manière. Cette ambiance, dans une veine tragi-comique, entre drame et comique - ce dernier étant essentiellement verbal chez les réalisateurs -, restitue ici tout le malaise de l’artiste, paria solitaire et incompris. Tout le film est parsemé de séquences qui balancent entre effroi et rire - mais des rires un peu jaunes tant la situation est grave. Par exemple, un graffiti libellé ainsi : « Tu fais quoi ? » sur lequel tombe LIewyn dans les toilettes d’une station service pourrie. Il y a aussi la condescendance d’un John Goodman, en junkie semi comateux, avachi sur le cuir d’une banquette de voiture, envers LIewyn, son compagnon de voyage. C’est aussi l’audition à Chicago, le bout du voyage, the last chance, lorsque le directeur de la maison de disques toise avec toute sa morgue notre héros. Il y a une très grande violence maîtrisée dans ces séquences-là, et d’elles découle ce magnifique film - d’une exceptionnelle fluidité narrative.

 
 

Malgré toute cette violence, c’est aussi un rêve auquel nous assistons. Nous sommes bien du côté de l’infortuné chanteur, dans son esprit. Tout le film baigne dans une atmosphère ouatée, baignée de couleurs sombres mais douces. La matière même des images nous préservent (un peu) de l’absurdité de la condition humaine. Et la musique adoucit les mœurs… À cet égard, Inside LIewyn Davis est aussi un exceptionnel film musical. Un hommage rendu à la musique folk. Oscar Isaac chante en solo, à la guitare deux morceaux de toute beauté, ou l’émotion nous envahit. Notons au passage la performance d’un trio auquel participe Justin Timberlake.
 
Mais les frères Coen, avec ce film, ne veulent sûrement pas se contenter d’un exercice de style, - aussi brillant soit-il. Comme Schlesinger, Scorsese, Stallone, avant eux, les réalisateurs, à travers leurs personnages de « perdant », s’insurgent contre la cruauté du monde, l’aliénation de l’individu par le système. Ce système, c’est la grande ville et les fourches caudines sous lesquelles il faut passer sous peine d’être rayé de la carte - mais aussi l’Amérique, le « bourgeois ». Ici, c’est la société toute entière qui est visée mais singulièrement l’industrie artistique qui broie bien des talents, seule comptant pour elle la sacro-sainte rentabilité.


Fiche du film


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