Vic + Flo ont vu un ours


Vic + Flo ont vu un ours

Un film de Denis Côté

Avec Romane Bohringer, Marc-André Grondin

Le nouveau film de Denis Côté après “Bestiaire” confirme en beauté le statut inclassable de son auteur.

Article de Jean-Baptiste Viaud 3 étoiles



En début d’année, Vic + Flo ont vu un ours était présenté en compétition à la 63e Berlinale, d’où il est reparti auréolé du prix Alfred Bauer, récompensant la créativité : de fait, la créativité est encore ce qui caractérise le mieux l’œuvre de Denis Côté, réalisateur canadien dont on ne sait jamais très bien de quoi sera fait le prochain film, si ce n’est qu’il ne devrait a priori pas ressembler au précédent. Adepte d’un cinéma do it yourself avec des moyens de production non conventionnels, Côté se fait remarquer avec des films comme Les États nordiques (2005) ou Elle veut le chaos (2008), avant de connaître un - relatif - succès public avec Curling (2010). L’an dernier, Bestiaire mettait à mal la représentation traditionnelle des animaux à l’écran, et offrait une plongée saisissante dans l’univers des parcs animaliers, mélange radical de documentaire et d’observation du genre humain. Mise en scène épurée, tournages dans des lieux reculés et travail mêlant acteurs professionnels et novices sont la marque de Denis Côté, dont le Vic + Flo ont vu un ours vient encore creuser le sillon d’un parcours hors normes.

Le film suit Victoria (Pierrette Robitaille), sexuagénaire fraîchement sortie de prison qui vient s’installer dans une cabane à sucre familiale au fin fond de la forêt québécoise. Un vieil oncle grabataire y vit, elle s’en occupera jusqu’à sa mort, sous les yeux de son agent de libération conditionnelle Guillaume (Marc-André Grondin). Florence (Romane Bohringer), de vingt ans sa cadette, vient la rejoindre : on comprend que les deux femmes se sont connues en détention, qu’elles s’aiment depuis. Dehors, la nature gronde, et les fantômes du passé menacent de ressurgir. Dans le titre, le “+” est important : Vic et Flo, ce sont Vic PLUS Flo, l’entité qu’elles ont formée il y a quelques années, et dont on devine qu’elle a été leur moyen de survie. C’est cette même entité qu’elles tentent aujourd’hui de recomposer, dans un effort permanent de se tenir à l’écart des choses - leur histoire tient plus d’un combat quotidien à deux, elles contre les autres, que d’une relation amoureuse. Vic le dit très vite : « J’ai l’âge que j’ai, et je hais le monde ». Cette absence a priori de romantisme, Denis Côté la comble par une grande tendresse pour ses personnages, qui s’offre en contrepoint de la nature plutôt rugueuse des deux femmes : leurs déchirures donnent les plus belles scènes du film, et si Vic et Flo se blessent, elles finiront bien ensemble, sans avoir vu d’ours, ou peut-être que si, mais pas celui qu’on attendait.

 
 

Le film de Denis Côté est fait de trous, d’ellipses, qu’il laisse à chacun le soin de combler. Son mode de narration est de ceux qui s’inventent, qui s’imaginent : du passé de Vic et Flo, on peut faire ce qu’on veut, c’est à peine quelques plans de la cour d’une prison qui viennent confirmer que leur vie d’aujourd’hui est une vie de réinsertion. Pas d’explication ici, pas de ligne narrative droite qui viendrait conforter l’idée que l’histoire qui se déroule est vraie, ou que le danger qui rôde soit justifié. Le cinéaste a l’une des plus grandes croyances en l’imaginaire qu’on ait vu depuis longtemps, et son film est à l’image de son titre : un peu fou, par moments malade, tragie-comédie outrancière qui s’autorise tout, des embardées lyriques jusqu’au drame flamboyant, de la sécheresse à l’éclatement de la violence, jusqu’à un final qui prend par surprise et tord le ventre. C’est qu’il est impossible, chez Denis Côté, de se représenter ce qui va venir - son cinéma est un cinéma d’instinct, le réalisateur affirme ignorer parfois lui-même de quoi sera fait la suite, ni même vers quelle conclusion son histoire pourrait tendre.

Il en résulte un mélange de tons tout à fait salvateur, un conte cruel déréglé qui n’a peur ni du romantisme outré, ni du grotesque assumé, et qu’on pourrait prendre pour de la posture s’il n’était si soigné. Une palette de couleurs désaturées, des compositions visuelles audacieuses et une bande son très pensée (une succession de roulements de tambours guerriers annonçant - parfois à tort - les évènements à venir) participent à faire de Vic + Flo ont vu un ours un film aussi maîtrisé que parfaitement libre, qui affiche une confiance absolue dans le spectateur et sa capacité de réflexion. C’est suffisamment rare pour être célébré.


Fiche du film


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