Le Passé


Le Passé

Un film de Asghar Farhadi

Avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa, Sabrina Ouazani

"Avec le temps, va, tout s'en va." Ou pas. Sublime fresque sociale et familiale, "Le Passé" montre encore une fois le talent du cinéaste iranien.

Article de Stéphanie Chermont 4 étoiles



En course pour la Palme d’Or 2013, le nouveau film d’Asghar Farhadi a véritablement une chance de gagner. Tourné en France, Le Passé révèle une nouvelle fois la capacité du réalisateur iranien à cerner le réel, à comprendre les conflits familiaux et les restituer avec brio. Que ce soit en Iran, en France ou dans tout autre pays. Deux ans après le succès de Une séparation (2011), sur un divorce difficile, Asghar Farhadi joue sur le même registre, cette fois-ci à Sevran en banlieue parisienne. Marie (Bérénice Bejo) attend avec un léger sourire Ahmad, son mari - bientôt ex mari (Ali Mosaffa) -, tout droit arrivé de Téhéran. Elle veut signer le divorce afin d'épouser celui qui partage désormais sa vie, Samir (Tahar Rahim), et former une grande famille recomposée par sa fille aînée rebelle, sa plus jeune fille Léa, une jolie blonde frisée et Fouad, le turbulent fils de Samir. Sauf qu’au lieu de réserver un hôtel à Ahmad, cette jolie et impulsive pharmacienne va l'accueillir chez elle et ainsi mêler le passé au présent.

Comme s’interrogeait Jean-Baptiste lors de la projection cannoise du film, on se demande comment un cinéaste iranien, ne parlant pas un mot de français, a cette capacité de filmer la France avec tant de véracité. Le réalisateur, travailleur du moindre détail, a adopté la bonne technique. Il n’a pas voulu, comme certains cinéastes étrangers ayant tourné à Paris, filmer ses premières impressions de la capitale. Asghar Farhadi a rencontré, repéré, observé la banlieue, les transports, les hôpitaux, les Français. De son regard attentif, il a construit une histoire vraie, sensible et juste, l’histoire qui aurait pu être celle de plusieurs familles françaises. Nombreuses sont les scènes qui témoignent de cette force, de ce génie. Que ce soit la scène où Ahmad répare l’évier et se voit finalement remplacé par Samir, le futur mari, ou encore l’instant où Ahmad entre dans la maison de Marie et se tâche de la peinture tout juste appliquée par Samir. Une trace, une marque, un symbole qui montre à quel point Asghar Farhadi excelle dans le détail qui donne du sens à l’histoire.

 

© Carole Bethuel  


Sa précision, Asghar Farhadi l’a sans doute développée par le théâtre, son domaine de prédilection. Ses techniques de travail s’en approchent. En faisant répéter des jours durant les scènes à ses acteurs, le réalisateur iranien vise la perfection cinématographique. Pour lui, le quotidien d’une famille en crise est comme un tableau se composant au fur et à mesure que les scènes se déroulent. Jamais rien n’est acquis, l’histoire progresse et le suspense est toujours plus fort : on apprend et on comprend en même temps que Marie, Ahmad, Samir ou Lucie.

Les enfants castés sont une des grandes forces du film. Le jeune Fouad (Elyes Aguis), environ 10 ans, est émouvant, juste, talentueux, transperce l’écran de son regard noir et doux et de la spontanéité de ses propos envers son père. Sa mère s’est presque suicidée devant lui, dans le pressing de son père. Depuis, Fouad a deux maisons, celle où sa mère et son père vivaient au-dessus du pressing et sa nouvelle maison « pour toujours », comme lui indique son père, avec Marie, Léa et Lucie. Et pour Lucie, adolescente torturée, rien n’est plus dur que de voir sa mère se marier une nouvelle fois. Elle se tourne ainsi vers Ahmad, qui joue l’intermédiaire, le médiateur, sans penser à sa douleur, à son passé.

 

© Carole Bethuel  
 
 
Ce film est un vrai conte moderne sur la famille, la maturité et la réflexion. Tour à tour, l’identification à Marie, puis à Ahmad, à Samir, à Lucie et à Fouad se fait. Impossible d’en sortir. Et pas une musique ne vient perturber ces sentiments qui se bousculent. Il règne une atmosphère froide, une pesanteur, une angoisse permanente. Et de la tendresse. Et de l’admiration. Le réalisateur iranien parle finalement toutes les langues, celle du quotidien, celle de l’amour, celle de la douleur.  C’est cette notion de doute, d’entre-deux, qui lui plaît tant. Une sensation que l’on retrouve souvent dans le cinéma iranien : l’éternel questionnement sur le présent, le recul plutôt que l’énervement. Abbas Kiarostami, Jafar Panahi et Rafi Pitts sont dans cette même veine. Ces réalisateurs ont tous la capacité d'inscrire leurs films dans un réalisme pur et dur, pour une prise de conscience personnelle, singulière.

Ainsi, sans excès de sentimentalisme, Asghar Farhadi filme une femme forte, un futur mari aux airs enfantins, un ex mari à l’allure rassurante. C’est une belle claque de cinéma, une belle claque à notre société et à la complexité de nos familles. 41 ans, première fois à Cannes, le réalisateur iranien n’a pas fini de frapper à la porte de notre cinéma.


Fiche du film


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