Le film de Julia Murat est calme, soigné avec un superbe travail sur la lumière et la composition des plans, rigoureux, voire rigide. Cette rigidité ne met que plus en valeur les variations, puis les déraillements qui s’opèrent. De l’ordre naît le désordre : quelques mots, gestes, déplacements des conventions (la naissance d’un poétique bar nocturne), l’irruption discrète puis franchement éclatante de la musique (on taira les noms, mais les choix musicaux sont d’une intelligence remarquable). Subtilement, c’est aussi une certaine histoire brésilienne qui se fait jour. La voie ferrée et les machines désaffectées montrent un village qui n’a sans doute pas toujours été un fantôme oublié de la modernité. Le film a été tourné dans la Vallée de Paraíba, région la plus riche du Brésil au XIXe siècle. Un village où là-aussi le temps a cessé de passer.
"Toutes les journées paraissaient identiques. C’était comme si le temps s’arrêtait toutes les nuits ; comme s’ils vivaient une tragédie qui s’interrompait toujours à la fin du premier acte." *
Subtilement encore, passé et présent se fondent entre une jeune femme pas vraiment dans la vie et une plus âgée qui refuse de mourir. C’est vers les grands récits de la répétition que se dirige le film, évoquant par un ricochet inattendu le récent
The Day He Arrives d’Hong Sang-Soo. La réalisatrice cite volontiers les grands auteurs du réalisme fantastique sud-américain – Borges, Garcia Márquez et Rulfo – mais c’est plus vers le Robbe-Grillet de
L’Année dernière à Marienbad ou surtout Adolfo Bioy Casares que le film entretient le plus de parenté. Froid, sans fioritures, il apparaît comme un possible héritier de
L’Invention de Morel ou du
Parjure de la neige. Machinerie géniale, la répétition est ainsi affaire de survie. Le film ne joue pas sur la révélation, le retournement final – il est impossible ici de transcender la situation à la manière d’
Un Jour sans fin (Harold Ramis, 1993) pour citer un autre récit de répétition –, mais sur l’immanence. Tous les éléments sont là depuis le début, il s’agit juste de les regarder sous un autre angle. Pas besoins de grands effets alors,
Historias se donne comme une entreprise de déplacement du regard. Héritier d’une littérature où le fantastique ne l’est jamais que parce que la réalité se fonde sur une logique telle qu’elle nous échappe, revenant sans cesse sur les mêmes motifs, ce premier film possède une vertu rare : il nous (ré)apprend à regarder. Et ce n’est pas rien.
• Extraits de la nouvelle
Le Parjure de la neige d’Adolfo Bio Casares, tirée du recueil
La Trame céleste, 1948.