En traversant la France dans sa camionnette Raymond Depardon est parfois d’humeur boudeuse ; sur les routes désertes de la Meuse qu’il connaît bien moins que Djibouti (sic), il se demande même ce qu’il fout là. Nous sommes en 2010, Claudine Nougaret, la compagne et collaboratrice du réalisateur, filme ce dernier sur les chaussées de l’Hexagone dans son entreprise d’inventorier en photos ses régions et ses villages, seul avec une chambre 20x25 et une durée d’exposition d’une seconde…
Depardon connaît pourtant déjà si bien sa terre natale, lui qui l'a sillonnée en long en large et en travers durant toute sa longue carrière. Comme il a parcouru, en nomade jamais rassasié, la planète entière, de ses débuts il y a cinquante ans jusqu’à aujourd’hui, pour saisir notre temps dans une démarche à la fois journalistique et très personnelle.

Journal de France est l’occasion pour les deux complices, Claudine et Raymond, d’exhumer de vieux morceaux de films conservés dans une cave. Ces rushes laissés à l’abandon, le réalisateur les savait précieux et était bien décidé à les retirer un jour de la naphtaline. Ce dut à coup sûr être un effort sérieux à engager que de descendre trier ces petits bouts de films, car notre homme est résolument tourné vers l’avenir, prêt à monter dans le premier avion, au débotté - destination ailleurs -, habité d’une curiosité aussi vive qu’au premier jour. Rendons grâce d’emblée à ce travail accompli prenant la forme d’un voyage dans le temps, de bribes de notre histoire s’enchaînant sous nos yeux fervents - avec comme fil conducteur des retours sur Raymond immortalisant la douce France.
L’histoire est belle et tragique. Belle parce qu’elle nous raconte l’aventure d’un individu, celle d'un grand professionnel de l’image depuis ces débuts d’autodidacte dans un Paris où il apprend à filmer, laissant tourner le moteur jusqu’à saisir son sujet - mais aussi en Centrafrique dans une fête donnée par le futur empereur Bokassa. Ainsi le film mêle – et c’est là toute sa beauté -, l’intériorité de l’artiste avec l’information, et parfois aussi les faits les plus tragiques de notre Histoire contemporaine. Ce sont ces scènes très émouvantes d'étudiants à Prague, en 1969, manifestant contre les chars russes sur une musique de Szymanowski, ou des images rarissimes et sidérantes de pensionnaires oubliés de l' hôpital psychiatrique de San Clemente, une petite île vénitienne. Et puis, Maurice Papon, membre du gouvernement Barre, filmé à la sortie du Conseil des ministres en 1980. N’oublions pas que Depardon fut l’auteur d’exclusivités retentissantes sans jamais rechercher le scoop pour le scoop, puisqu’il lui arrivait de s’imprégner de son sujet au point par exemple de carrément vivre de longs mois, au mitan des années 1970, avec les rebelles Tchadiens du désert du Tibesti. Cette immersion donna lieu alors à l’interview de Françoise Claustre (anthropologue française séquestrée par la guérilla), document célèbre repris dans Journal de France et qui nous fascine toujours autant. Citons également une conversation avec des mercenaires engagés dans la guerre du Biafra en 1968. Et tant d’autres pépites.
La caméra de Depardon ne juge pas, « c’est celui qui regarde qui tranche », dit-il ; c’est sa propre existence de cinéaste ainsi que l’information qui s’élaborent au fur et à mesure de son enquête. Le Giscard de 1974, une partie de campagne est tel que chacun reçoit l’homme politique comme il l'entend. Depardon formule ainsi la conception qu’il a de l’image : « Filmer quelqu’un, c’est à la fois le rendre sympathique et le détruire. » Bien loin des grands de ce monde, de l’Histoire qui va, assoiffée de sang, nous retrouvons par intermittence ce grand témoin de notre temps photographiant, à l’ancienne, les villes et les campagnes de cette France, presque immobile, et nous nous surprenons à penser, admiratifs : quelle vie !