Duch, le maître des forges de l’Enfer


Duch, le maître des forges de l’Enfer

Un film de Rithy Panh

« Je suis plutôt stoïque, et non pas sadique. » Le réalisateur cambodgien Rithy Panh fait le portrait d’un des hauts cadres du régime khmer. Nécessaire et effrayant.

Article de Mickaël Pierson 3 étoiles



Film après film, le réalisateur Rithy Panh poursuit patiemment le même projet : donner des images à un pays qui n’en a que trop peu. Documentaires et fictions viennent, non pas palier – c’est impossible – ce manque d’images, mais en créer de nouvelles pour se souvenir de celles qui n’existent pas ou plus. S21, la machine de mort khmère rouge (2003) était le portrait d’un lieu, celui d’un centre de détention d’Etat où plus de 16000 Cambodgiens périrent entre 1975 et 1979. Duch, le maître des forges de l’Enfer est le portrait de celui qui l’a dirigé. Le film est un tête-à-tête strict avec Duch. Rithy Panh a réalisé une centaine d’heures d’entretien avec lui. L’homme apparaît seul à l’image, sa parole est délivrée brute. Depuis sa prison, il raconte son histoire et celle de S21.

Duch entretient bien évidemment des liens forts avec S21. Les deux films ne sont pas seulement proches parce qu’ils touchent au même lieu, mais surtout par leur volonté de mise au jour du fonctionnement même de ce lieu. Avec S21, Panh ramenait les gardiens de la prison, de même que les rares rescapés pour recréer les procédures, le quotidien de ce lieu-là. Il s’agit de comprendre ce qui se passait et comment cela se passait. Le récit de Duch est ainsi largement descriptif et dévoile les rouages du camp, sa mécanique interne et son rapport au pouvoir central. Il est entrecoupé d’images d’archives (des images officielles tournées par le Kampuchea ou par la tv étrangère sous contrôle du régime) et d’extraits de scènes tournées à S21.

« J’ai l’habitude de me considérer comme innocent. »

L’homme est vif et précis et, si ce n’était l’horreur de son rôle et de ce qu’il raconte, presque sympathique. De même que les gardiens de S21, Duch marque par une absence de sentiment, un caractère dépassionné face aux atrocités qu’il a commises. Enseignant et théoricien de la torture, il avoue volontiers avoir donné des ordres de torture et que la vie des prisonniers dépendait de sa main. Duch reconnaît ses crimes et la plupart des chefs d’accusation (si ce n’est pas le cas, il s’en sort par un ironique : « On peut dire les choses ainsi. »), mais en refuse la responsabilité. Panh dévoile un homme toujours coincé dans la ligne du parti et dans le rôle d’autorité qu’on lui a confié. Duch montre une obéissance aveugle et l’espoir d’une évolution dans les plus hautes sphères de pouvoir, un espoir déçu par la chute du régime khmer.

 


Mais le film fait émerger peu à peu une figure bien plus trouble que la seule apparence de Duch ne le laisserait deviner. Outre l’horreur du témoignage et sa visible absence de contrition, le plus frappant est de voir à quel point Duch semble convaincu des bienfaits du régime khmer et de la réalité de ses idéaux : fin du féodalisme, abolition des classes sociales… C’est par moment même de la fierté qu’on lit dans le regard de celui qui reconnaît avoir tué une partie de son peuple. S’il n’a pourtant rien d’un monstre sanguinaire tel qu’on se l’imagine communément –en partie pour le déshumaniser, et donc le rendre le moins proche possible de nous– le calme et le sourire de Duch ne sont qu’un leurre. Ils sont les armes d’un manipulateur qui n’hésita pas à se convertir au christianisme peu avant son procès pour émouvoir et faire croire en son repentir (et accessoirement évoquer la charité chrétienne lors de l’audience), et ne le rendent que plus effrayant.

Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, le réalisateur ne s’érige pas en juge. Rithy Panh le disait déjà pour S21 : le film ne se substitue pas au procès. La culpabilité de Duch n’est plus à prouver ; l’homme est en prison et a été condamné (il a d’ailleurs fait appel de la décision de justice). Rithy Panh n’est donc pas juge, mais collecte les informations, recueille les témoignages pour conserver la mémoire d’une histoire dont les traces sont rares et non encore totalement écrites. Tout en gardant à l’esprit que sa tâche ne pourra jamais être totalement remplie. Comme l’avoue, presque malicieusement, Duch mettant ainsi clairement en doute son propre témoignage, la mémoire est chose étrange, on garde, on oublie, on transforme et on n’en dit qu’une partie…
 


Fiche du film


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