Tribunal de Lausanne, le soir commence à tomber. L’éclairage public disposé de chaque côté de la façade illumine l’édifice et fait d’autant mieux ressortir la statue du héros national Guillaume Tell qui en garde l’entrée. C’est à cette heure indécise, entre chien et loup, que se tiennent les audiences prud’homales, l’heure qu’a choisie Stéphane Goël pour planter sa caméra au cœur de l’institution. A la manière d’un promeneur soulevant délicatement une grosse pierre pour s’émerveiller du grouillement insoupçonné qu’il découvre en-dessous et de la finitude qu’il pourra lui évoquer, le cinéaste ouvre un monde méconnu de ceux qui ne l’ont déjà fréquenté, un monde clos aux rituels parfaitement réglés répercutant néanmoins à la manière d’une chambre d’écho inquiétudes et frustrations ayant pris forme dans le rapport entretenu aujourd’hui avec le travail. Et en observateur conscient de son privilège (en Suisse comme en France, la caméra est normalement invitée à rester à la porte du tribunal), il nous fait partager le plaisir de sa découverte.
Ce plaisir est particulièrement perceptible dans les moyens déployés pour rendre compte de l’agencement du lieu, dévoilant des connexions comme on révèle un secret, ici en suivant les déplacements d’un vieil huissier contrôlant les entrées et sorties, arpentant les couloirs de l’édifice et fermant les portes avant chaque début d’audience en prenant soin de bien laisser sur chacune d’entre elles une inscription demandant de ne pas déranger. Ce passe-muraille aux allures de garde fatigué dynamise la narration en permettant l’entrecroisement sous une forme ludique des différents récits. Il contribue à une louable légèreté de ton de l’ensemble, transformant le lieu en véritable caverne aux histoires, réceptacle infini où les voix finissent tard le soir par se mélanger, résonnant indifféremment sur les images de la salle dite des « pas perdus » des paroles qui parfois s'éternisent, se reprennent, se répètent... Images d'un travail à la fois nécessaire et laborieux ici accolées à la figure du conteur qui lui-même se reprend, se répète... Cette approche charge chacune des audiences filmées d'enjeux narratifs forts qui ne laissent jamais indifférents et touchent même profondément. La demande de reconnaissance - la plupart du temps celle d'une souffrance, quels que soient les termes exacts du conflit - chaque fois mise en jeu y trouve un relais particulièrement vitalisant.
Proche de ses personnages, très ancré dans les conflits qu’il aborde sans condescendance ni moquerie douteuse, tout en laissant au spectateur la liberté d’apprécier par lui-même la justesse de la justice rendue, le cinéaste donne à voir une comédie humaine passionnante, toute en nuances. Il met à profit les exhortations des juges infatigablement réitérées aux différentes parties, visant à leur faire choisir la voie de la conciliation plutôt que celle d’un jugement qui trouverait son aboutissement dans la désignation d’un « méchant » - une hypothèse finalement assez éloignée de la réalité de la vie avec laquelle cette institution doit dialoguer. Retraçant certaines procédures jusqu’à leurs commencements, au bureau de l’inspection du travail ou dans un local syndical, il prend position au carrefour entre les différentes paroles exprimées, relayant les échanges, en quête d’un dynamisme refondant du lien là où il n’y avait que plus que souffrance et désarroi. Tout le contraire d’une expérience froide et systématique, et la proposition d’une belle idée de cinéma.
