Bassidji arrive dans les salles françaises dix mois après Les Chats persans, dont il semble à première vue le parfait contrepoint. Bahman Ghobadi filmait la jeunesse iranienne contestataire, éprise de rock et rêvant d’Europe. Mehran Tamadon s’intéresse au contraire aux gardiens du régime et réalise un documentaire sur les milices religieuses, créées lors de la guerre contre l’Irak et regroupant les plus ardents défenseurs de la République islamique. Depuis la fin du conflit, le Bassidj constitue surtout une force de répression intérieure, police des mœurs chargée de faire respecter les valeurs conservatrices du Guide Suprême, l’ayatollah Khamenei. Sans uniforme, les bassidji circulent dans les villes et maintiennent un contrôle étroit sur la population. Prêchant la « promotion de la vertu et la prévention du vice », ils se sont récemment illustrés par leur violence lors des manifestations contre la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, en juin 2009. Tourné avant ces événements, le film constate une tension croissante : Tamadon parle de l’Iran comme d’un pays scindé en deux camps. Avec ce documentaire, il se fixe pour ambition de briser (légèrement) ce « mur » et de renouer un dialogue impossible.
Son pari consiste à rencontrer les bassidji, dont il combat la mission, pour comprendre leur engagement. Se noue alors une étrange relation, chacun testant les limites du discours de l’autre. Entre séduction et suspicion, une certaine sympathie se crée, sans pour autant dissiper leurs divergences. Refusant tout jugement moralisateur, Tamadon privilégie l’écoute et donne longuement la parole aux bassidji pour mieux cerner les racines de leur foi. Il évite ainsi le piège du manichéisme, qui représente les tenants du dogme sous une forme caricaturale. Leur position nous met ici d’autant plus mal à l’aise qu’elle s’exprime dans une langue élaborée, parfois brillante : métaphores et questions rhétoriques abondent dans leurs propos. Le cinéaste ne rentre pas dans la critique directe mais laisse durer les scènes assez longtemps pour que la logique des bassidji, solide en apparence, finisse par s’effondrer sous le poids des slogans. Pour masquer leur incapacité à se remettre en cause, ils cherchent à déstabiliser leur interlocuteur, simplifiant leurs principes jusqu’à les rendre irréfutables : lorsque Tamadon les interroge sur la nécessité de se réunir pour prier à la mémoire des martyrs, ils se contentent de lui demander si cela fait « du bien ou du mal » ou s’il vaut mieux « être seul ou en groupe » ! Pourtant, derrière leurs sourires avenants pointent quelques signes d’agacement : ici une veste repliée fébrilement, là un regard qui se crispe, des conversations interrompues pour cause de « hors-sujet »… Devant l’air dubitatif de Tamadon, l’un d’eux finit par lâcher en riant : « On pourrait utiliser des méthodes plus convaincantes, mais pas devant la caméra… »

La séquence centrale du film confronte les bassidji – réunis comiquement derrière une table, comme sur la même ligne de défense – aux questions d’Iraniens anonymes, enregistrées par le documentariste. Une femme évoque son hostilité à l’égard des miliciens qui ne la « regardent jamais dans les yeux » : ils se justifient de manière embarrassée, et l’un d’eux révèle ses propres contradictions, affirmant que les femmes, « rien que par le mouvement d’une partie de leurs yeux, peuvent faire trembler l’homme le plus religieux qui soit. » Cette séance d’interrogatoire s’achève hélas trop vite, Tamadon semblant hésiter à pousser les bassidji dans leurs retranchements : il craint sans doute de perdre leur confiance et qu’ils l’empêchent de poursuivre son tournage, puisqu’ils gardent un œil attentif sur ses cassettes, n’ignorant pas que leur réputation passe aussi par l’image.
Passionnant sur le fond, Bassidji impressionne aussi visuellement. Architecte de formation, Tamadon compose des cadres soignés. Le film s’ouvre et se clôt sur un panoramique à 360°, balayant le décor. Cependant, la mise en scène ne vire jamais à l’hermétisme. Si Les Chats persans jouaient sur la vitesse et l’énergie, avec un montage de clips incessants, Bassidji épouse un rythme patient, marqué par de nombreux plans-séquences, comme cette traversée de Téhéran à moto, ou cette longue prière collective dans le noir. Le film nous donne ainsi à voir, entendre et ressentir la réalité d’une nation trop souvent cantonnée à des clichés médiatiques.