L'Encerclement

L'Encerclement

Un film de Richard Brouillette


De la commission européenne jusqu'au FMI en passant par la crise asiatique, le québécois Richard Brouillette nous entraîne dans les méandres du néolibéralisme. Malgré un propos parfois technique, le film ne relâche jamais son rythme. Une œuvre brillante.


Article de Kamel Bouknadel 3 étoiles


Dans ce siècle de la fin de l’Histoire, dans un monde qui a tué Dieu, le profit est roi. Plus précisément, c’est la course vers le profit qui régit la politique c’est-à-dire les rapports de force, au sein d’une nation, d’un continent, à l’échelle globale. Cette nouvelle philosophie a un nom : le néolibéralisme, fondé d’après les idées d’Adam Smith mais actualisé, adapté aux enjeux du monde multipolaire contemporain, le monde de l’après-guerre en somme.
À travers les réflexions et analyses de plusieurs intellectuels, Noam Chomsky, Ignacio Ramonet entre autres, L’Encerclement  trace un portrait de l’idéologie néolibérale, en examine les différents rouages mis à l’œuvre pour imposer ses diktats. Avec ce documentaire imposant et radical, Richard Brouillette nous fait voyager au cœur même de notre époque ; dans les rouages de cette nouvelle religion.

De nombreuses idéologies et morales ont tenté de s’engouffrer dans la brèche laissée béante par le christianisme en Occident. En France, Italie et les autres pays catholiques, le Parti Communiste tenta de prendre le relais de l’Eglise ; son utopie égalitaire étant in fine la traduction politique des Epîtres de Paul ("plus esclave ni libre, ni homme ni femme car tous Un au sein de Jésus-Christ"). Seulement ce modèle, affaibli par le totalitarisme et les crises ne put résister au rouleau compresseur des idées libérales véhiculées par les pays Anglo-Saxons et ses prêtres de par le monde.

Comme toute religion, le néolibéralisme a son livre saint et son prophète – Adam Smith et sa Recherche sur la Nature et les les causes de la richesse des nations – son Inquisition – le maccarthysme dans les années 50, le FMI de nos jours et ses croisades – la lutte contre le terrorisme de l’Irak à l’Afghanistan, prétexte à la protection d’intérêts économiques dans la région.

Film de langage

L’Encerclement nous étonne dans un premier temps, voire nous déroute, mais nous embarque très vite dans une puissance visuelle fascinante. La texture granuleuse et élégante du 16mm nous emmène bien loin, en effet, de nos habitudes visuelles, loin du montage dialectique du format télévisuel et flirte avec le cinéma expérimental. Ce que Brouillette refuse, qu’il nomme le "lubrifiant visuel", est-ce corps d’images hétérogènes ; images d’archives et illustrations ; recouvertes par une voix-off prétendant à l’objectivité ? Le montage dans L’Encerclement n’a pas pour vocation la sémantique ; son caractère organique lui conférant une fonction purement rythmique. L’Encerclement est un film de langage, sur le langage, où le Verbe est roi.

Tout donne l’expression d’une parole sacrée, irréductible à une quelconque opération de montage. Brouillette filme ses intervenants face caméra, leurs yeux dirigés vers l’objectif : plan interdit et ô combien sacrilège de la grammaire documentaire. Mais le réalisateur n’a cure des conventions : sa révolte est autant formelle que verbale. En laissant ces experts parler si longtemps sans interruption, il bafoue les théories quasi-scientifiques de la durée des plans en reportage et va même effacer toute présence de l’instance créatrice. La patte du réalisateur se distingue néanmoins : dans ce noir et blanc majestueux qui creuse chaque visage, il leur donne une aura presque mystique de témoin de l’Histoire en marche,  mais aussi dans les intertitres chargés d’annoncer le chapitre et révéler la pensée du cinéaste. Hélas ces derniers sont largement en deçà de la subtilité des analyses des intellectuels interviewés.

On en apprend beaucoup, énormément même, dans L’Encerclement : de l’existence de cercles de réflexion chargés d’influencer les politiques nationales, du changement de nature du FMI – ancien organisme d’aide à la construction des Etats, aujourd’hui chargé de convertir les hérétiques à l’économie de marché- jusqu’au rôle de l’éducation. Le titre en est l’illustration : le monde est encerclé, nous sommes encerclés comme pris dans la toile du néolibéralisme, constitué de réseaux souterrains aux ramifications gigantesques. Dans ce monde systémique, tout peut s’expliquer par la logique néolibérale : la Guerre des Balkans ? une étape tragique dans le processus du libre-échange mondialisé. Le triomphe des filières courtes et des instituts techniques ? un meilleur moyen de fournir au système des agents totalement déshumanisés.

Omissions

Cependant, Brouillette affaiblit le film et son propos passionnant, par l’utilisation systématique d’intertitres. S’ils ont l’utilité d’annoncer les chapitres, ces cartons n’en sont pas moins des prises de position parfois simplistes qui font glisser L’Encerclement du pamphlet politique au film militant. Il n’en reste pas moins que le réalisateur omet certaines choses capitales. Par exemple, il ne mentionne jamais la trahison, car vécue comme telle par les populations, de nombreux partis de gauche dans le monde entier. On pourrait citer le congrès de Bad Godesberg où les socialistes allemands ont déclaré se défaire de références marxistes pour mieux intégrer l’économie de marché ; les gauchistes allemands passés du col Mao au Rotary, de Marx aux néo-conservateurs américains. Pis encore, il passe sous silence complet les militants de gauche, idiots utiles du capitalisme exaltant le métissage, l’abolition des frontières, le nomadisme : le néolibéralisme s’est chargé de cette révolution en détruisant les Etats. Le rôle de la culture de masse made in USA – la "CIA comme ministère de la Culture" , dira Keenan - pour imposer le mythe de l’Amérique triomphante et toujours moderne n’est guère plus évoqué.

Nonobstant ces lacunes thématiques, on sort de L’Encerclement comme d’un maëlstrom, secoué par les images que l’on vient de voir, abreuvé durant 2h40 de ces paroles de sages. Une expérience de cinéma, un trip dans le cœur même du monde contemporain dont l’onde de choc nous traverse encore bien après la projection. Un film courageux, imposant et brillant.


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