Tiana, la nouvelle princesse Disney, n’a pas à rougir de la comparaison avec ses illustres aînées – les emblématiques Blanche-Neige, Cendrillon et Belle au bois dormant –, ces pionnières animées qui firent s’émerveiller plusieurs générations. Moderne et émancipée, la belle héroïne a reçu en héritage, en plus de la furieuse envie de chanter, la grâce naïve de ses grandes sœurs. Or, à l'instar de sa protagoniste, La Princesse et la Grenouille hérite lui aussi des qualités des chefs-d’œuvre qui l’ont précédé depuis 70 ans. Dans l’autonomie de ton mais sans ingratitude, ce film réalise la parfaite filiation : un conte contemporain ayant assimilé les richesses des récits passés. C’est l’histoire d’une jeune femme noire qui ne rêve pas de l’homme idéal mais de s’épanouir dans son projet professionnel, alliée à un dessin fluide, une bande-son rythmée, des personnages touchants, des situations comiques, le tout témoignant d’une vision du monde romanesque mais profondément lumineuse : oui, le XXIème siècle sera, lui aussi, "disneyien".

Ainsi, dans les années 1920, sur le bord du Mississippi, tandis que la Nouvelle-Orléans vibre au son du jazz, la jeune Tiana n’a pas le temps de s’amuser mais travaille d’arrache-pied à réaliser le rêve de son père : ouvrir son propre restaurant. Contrairement à elle, le prince Naveen, rentier mais déshérité, rejoint la région pour profiter oisivement de sa passion pour la musique. Or le jeune homme tombe dans un piège tendu par un ensorceleur, le Docteur Facilier, et se retrouve transformé en grenouille. Cherchant la bouche d’une jeune princesse afin de recouvrer forme humaine, il tombe sur Tiana au cours d’une fête et, sur un quiproquo couplé d’un deal financier, échange avec elle ce baiser. Hélas, la magie n’opère pas dans le bon sens, la jeune roturière étant à son tour changée en batracien ; dès lors, les deux amphibiens n’ont plus qu’à parcourir les denses marécages de Louisiane pour trouver le moyen de conjurer leur sort…
La Princesse et la grenouille ne réinvente rien, sauf peut-être le plus simple, la « magie » Disney. D'abord, le dessin est propre et éthéré, fidèle à la maison, mais merveilleusement agréable ; l’animation et les décors peints à la main, retour aux sources artistiques, revêtent leur grandeur. Ensuite, les personnages sont attachants : la princesse en tête, peu nunuche, de même que le prince, plus intéressant que ses prédécesseurs falots ; le méchant est vicieux à souhait et ses compères de « l'au-delà » de véritables machines à cauchemars ; les amis des héros sont modernes et décalés (avec une mention spéciale à la luciole Ray, second rôle rêvé). Enfin, l'humour, plutôt malin, se mêle sans complexe au suspens du récit, le tout ponctué de décors dépaysants et, surtout, d'une vraie musique qui swingue. Car les deux bonnes idées de ce dernier-né sont bien d’avoir choisi de placer l’action dans la Nouvelle-Orléans et de bénéficier d’une superbe bande-son jazzy. Le film transpire la moiteur des bords du Mississippi, se déplie dans une architecture remarquable d’élégance, exhale les épices de la nourriture cajune et tremble de toute part au son des saxos, des contrebasses, des banjos et des trompettes. Ainsi, incarnée sans faute dans sa version française (China Moses en Tiana réalisant un véritable tour de charme), il n'y a pas une minute de répit – ni d'ennui – dans cette fresque chatoyante d'1h40. Et si, dans le grand bilan de cette aventure, le kitsch et la morale sont à leur poste, ils ne gâchent en rien la légèreté joyeuse procurée par cet opus.

Aucun doute n’est plus alors permis : ce Disney œuvre dans la cour des grands et a tout pour devenir un classique – au même titre que ceux auxquels il rend hommage, d'ailleurs. Aussi simple que génial, il en met plein les yeux, le coeur et les oreilles : que demande le peuple, déjà ?