Tetro


Tetro

Un film de Francis Ford Coppola

Avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich, Maribel Verdu, Klaus Maria Brandauer, Carmen Maura

Autobiographie imaginaire et pudique de Francis Coppola, Tetro raconte la rédemption par la création de deux garçons élevés dans l’ombre écrasante du père. Chef-d'œuvre.

Article de Pamela Messi 4 étoiles



A l'origine d'un chef-d'œuvre, on trouve souvent une idée fixe : ici, un papillon de nuit, fatalement attiré par une lumière qui lui coûtera la vie. C'est à cette image que pense Francis Ford Coppola quand il écrit Tetro, son dernier film, sans doute le plus personnel et peut-être bien le plus beau depuis sa trilogie du Parrain. Car le Maître est bel et bien de retour, revenu d'entre les dinosaures du Nouvel Hollywood. On lui prédisait bien une seconde carrière, mais dans la viticulture... Le revoici frais comme un gardon, prêt à tout reprendre à zéro, ou presque. « J'ai mené une carrière de vieil homme quand j'étais jeune. A présent je débute une carrière de jeune homme », expliquait-il le mois dernier lors d'une Master class (le mot lui déplaît) au Forum des images. « De toute façon, je peux me permettre de perdre de l'argent jusqu'à la fin de ma vie.»

Privilège de la jeunesse : elle n'a peur de rien et s'autorise tout. Le Coppola nouveau (dont le rajeunissement débuta en 2007 avec l'étrange Homme sans âge) tourne donc en numérique et en noir et blanc (à l'exception de flashes-back en couleur), dans les faubourgs de Buenos Aires, offre le premier rôle à l'imprévisible Vincent Gallo et joue les découvreurs de talents avec le renversant Alden Ehrenreich. Résultat : un diamant noir.



 

Le papillon de nuit, c’est Tetro (Vincent Gallo, hypnotique). Le film s’ouvre avec la lumière aveuglante d’une ampoule. Tetro (« sombre » en italien) se détourne. « Ne regarde jamais la lumière en face », répétera-t-il par la suite à son petit frère Bennie. Car la lumière incarne tout ce que Tetro exècre, à commencer par la gloire, qui lui rappelle Carlo, son ogre de père. Ce brillant chef d’orchestre à qui les feux de la rampe importaient tant qu’il préféra tuer dans l’œuf les rêves artistiques de son fils, tel Cronos dévorant ses enfants de peur qu’ils ne le détrône un jour. Carlo (Klaus Maria Brandauer) a tranché : « Il ne peut pas y avoir plus d’un génie par famille ». Ainsi Tetro devint-il un écrivain sans œuvre.

La lumière, c’est aussi la vérité inavouable et ingérable. Tetro n’a aucune envie de se souvenir de sa lâcheté. Il admet avoir fui les Etats-Unis pour l’Argentine mais refuse qu’on lui rappelle pourquoi. Son seul fait d’arme : avoir mutilé son patronyme, Angelo Tetrocini, pour ne plus être que « Tetro ». Loin du monstre, Tetro a pourtant retrouvé un équilibre, tant bien que mal. D’ailleurs, il boîte et traine sa jambe plâtrée et sa mauvaise humeur dans les ruelles de La Boca. Cette harmonie, déjà bancale, s’effondre le jour où débarque Bennie (Alden Ehrenreich), le petit frère abandonné, tout juste majeur, des questions plein les poches de son uniforme de marin. Bennie a le visage radieux des innocents, de ceux qui pardonnent tout en échange d’un sourire. Mais Tetro n’est pas prêt à sourire. Pas encore. Aux demandes de son frère, il oppose au mieux ses silences, au pire une porte close. Peu importe : Bennie insiste, s’incruste. La vérité est à ce prix. « Ce n’est pas moi, c’est ma famille », disait Michael Corleone dans Le Parrain. « L’amour dans ma famille, c’est un couteau dans le dos », répond Tetro, trente ans plus tard.



 

On pense évidemment à la vie privée des Coppola – famille de surdoués s'il en est – mais à bien d'autres choses encore. A un autre film du maître, Rusty James (1984), tourné lui aussi en noir et blanc, avec quelques incursions de la couleur : comme Bennie, Rusty (Matt Dillon, auquel le réalisateur avait initialement pensé confier les traits de Tetro) vouait une admiration sans borne à son aîné, Motorcycle Boy. Aux films d'Elia Kazan (Sur les quais, Baby doll), pour la photographie très contrastée. Aux Contes d'Hoffmann de Michael Powell et Emeric Pressburger, enfin, auxquels Tetro rend un hommage appuyé. Coppola y insère la véritable séquence du démembrement de la poupée Olympia qu'il réinterprétera ensuite tout au long du film avec une liberté de plus en plus onirique, en écho aux réminiscences de Tetro, obsédé par la mort de sa mère.

A l'opposé de ces ballets macabres, une autre femme danse : Miranda (Maribel Verdu, almodovarienne), compagne de l'ainé, mère de substitution du petit dernier, seule figure féminine vivante et positive dans cette famille de grands blessés. Piégée dans les méandres de cette histoire d'hommes, elle soigne les corps et les fiertés meurtris, au sens propre : dans ce film on va de chutes en accidents. Tetro est l'ombre de Bennie, qui poussera le mimétisme jusqu'à se briser lui aussi la jambe, aveuglé par les phares d'un autobus dans la nuit (« Ne jamais regarder la lumière en face  »…). L'inverse est vrai aussi. Mais les boiteux se relèveront à condition d'affronter leurs fantômes, même s'il faut pour en passer par là tuer le père : Tetro est l'histoire d'une rédemption par la création, l'autobiographie imaginaire et pudique d'un monstre sacré du Septième art. On disait Coppola tyrannique, mégalomane. « Le succès n'est rien », réplique Tetro alors que le jury d'un improbable festival de théâtre en Patagonie souhaite lui remettre le « Prix des parricides ». Coppola n'est plus là où on l'attendait. Ça aussi, c'est le propre de la jeunesse.


Fiche du film


Logo IEUFC