S'il y a longtemps qu’Alain Cavalier a quitté le cinéma commercial, ce dernier a surtout découvert depuis peu, à l'instar d'Agnès Varda ou de Sophie Calle, le numérique, dont la vertue première est de faciliter le projet « d’écrire avec ses yeux », de noter les sentiments qui fusent à chaque seconde, de créer en direct une sorte de journal intime. Déjà, Thérèse et Libera me, filmés en argentique, proposaient des approches morcelées de la réalité, donnant à voir des objets et des visages présentés comme des inserts, à la manière d’un Dziga Vertov. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? », s’interroge le poète, Alain Cavalier tentant de les absorber dans ses films pour décortiquer toute la magie recueillie dans cette présence/absence. Avec Le Filmeur, et maintenant Irène, le réalisateur a franchi une étape supplémentaire dans la monstration du réel, mettant corps et cœurs à nu dans une sorte de pudeur et d’impudeur, pour paraphraser Hervé Guibert.
Mais la poésie, le style et le savant dosage entre cruauté de certains plans et magie qui naît fortuitement font aussi d’Irène un manifeste en même temps qu'une formidable leçon de cinéma. En effet, encore une fois, Alain Cavalier semble vouloir s’interroger sur la manière de filmer l’intime, prétextant ne pas y parvenir (comme pour Le Filmeur) tout en nous proposant in fine le film le plus jeune et le plus créateur de poésie depuis Les plages d’Agnès (Varda). En outre, s’exerçant au portrait en creux, celui d’une femme follement aimée et mystérieusement disparue dans un accident de voiture, il réussit à la rendre vivante encore, mais pas d’une manière dithyrambique : avec ses zones d’ombre, ses empêchements, ses absences, ses doutes, ses cruautés. Jouant encore avec les images du temps qui passe inexorablement (l’oiseau mort recouvert par la neige, les ravages du temps, du zona et de la goutte sur son propre corps, l’usure de la maison, etc.), le film ne nous délivre étonnamment pas le message mélancolique, ou déprimé, d’un vieil homme qui se lamente. Au contraire, il y a dans Irène (dont l’anagramme, nous fait-il remarquer en passant, est « reine » tout autant que « renié ») une force créatrice intense qui joue avec les mots (ceux, filmés, de son carnet de bord de 1971 qu’il tente de brûler comme pour le nier, tant le passé est dur à ressusciter) et les images (photos anciennes recadrées, commentées, dévoilées, voilées).
Irène, de plus, ne propose pas non plus une seule vision de l’aimée disparue, comme l’auraient fait les romantiques, celle-ci semblant revivre, s’incarner maintenant (n’oublions surtout pas que Cavalier est avant tout cinéaste, donc un œil) dans le visage de Sophie Marceau à qui, en fait, il dédie ce magnifique film. Son image – aux antipodes de la star – sur la couverture arrachée d’un magazine et collée à l’intérieur d’un placard ponctue le film de sa présence quasi hypnotique. Sophie Marceau, qui aurait pu incarner Irène, est encore plus présente, plus belle justement ,elle aussi, dans la magie de cette présence/absence. Et de ce film, véritable travail de vidéaste éloigné des boursouflures égotistes fleurissant dans les galeries et les musées d’art contemporain, surgissent des idées, des mots lancinants et fulgurants, dits de la belle voix de Cavalier, mais surtout des images inoubliables – dont celle de la pastèque et de l’œuf pour expliquer l’accouchement au forceps. Un chef-d’œuvre stylistique, psychologique, et humaniste.