Coraline

Coraline

Un film de Henry Selick


Adaptation d'un conte anglais noir et envoûtant. À destination des petites filles, mais surtout des grandes : ce film d'animation est une réussite, tant sur la forme que sur le fond.


Article de Ariane Allard 4 étoiles


Toujours se méfier de la cruauté envoûtante du conte anglais. Sa richesse inventive n'a d'égale que la noirceur trouble de son propos. Un zeste de décalage, une pincée de surréalisme et d'étrange, le tout aimablement saupoudré de terreurs enfantines : Coraline, écrit dans les années 1990 par le britannique Neil Gaiman à l'intention de sa petite fille Holly, n'échappe pas à cette délectable quoique sidérante recette d'outre-Manche. Au minimum sucrée-salée. Mieux, les explorations de cette pré-ado désœuvrée, quelque peu livrée à elle-même dans un manoir isolé, convoquent d'autant plus de fantômes qu'ils épousent idéalement les labyrinthes du cinéma, toujours soucieux d'osciller du côté du rêve éveillé. S'il est un art, de fait, qui ouvre nombre de portes, de façon littérale et symbolique, c'est bien celui-là ! Tout l'intérêt étant d'aller voir... derrière...

Freud, vous avez dit Freud ? Eh bien oui, forcément ! Mais pas seulement. La brune Coraline ouvrant une porte jusqu'alors condamnée et découvrant un « Autre monde », parallèle au sien, c'est naturellement un hommage à la blonde Alice et à son créateur, Lewis Carroll, l'un des tout premiers à avoir arpenté les vertiges narratifs de la réalité alternative (bien avant le cinéma, mais il était photographe...). Neil Gaiman, en compatriote lettré et reconnaissant, ne s'en est pas caché. La bonne idée, pour l'adaptation sur grand écran de son best-seller, c'est d'en avoir confié la direction à Henry Selick, celui-là même qui sut réaliser magistralement L'étrange Noël de M. Jack, d'après la nouvelle de Tim Burton. Une vraie logique dans cette cascade de créateurs : tous sont hantés par les merveilles de l'enfance, d'autant plus qu'elles frôlent les peurs les plus primitives.


Beauté triste

Pas sûr, néanmoins – en guise d'avertissement bienveillant – que l'histoire de Coraline, comme le film qui en est tiré aujourd'hui, permettent aux jeunes enfants de s'endormir sereinement... Même les spectateurs adultes risquent d'être durablement impressionnés. Mais n'est-ce pas là le propre du conte réussi ?

D'abord, il y a la petite musique, faussement légère, rapidement insidieuse et finalement assez terrifiante du scénario. Au commencement, l'on s'attache facilement à cette Coraline futée, curieuse, entourée de voisins plus burlesques les uns que les autres, mais délaissée par des parents trop absorbés par leur travail. Happés, tels les enfants inconsolables que nous sommes tous, par leur malice joueuse.




D'autant plus lorsque dans « l'Autre monde », réplique quasi identique du monde réel sauf que tout ici y est plus beau, plus coloré, plus accessible, on trouve des chats qui parlent, des jardins extraordinaires et... des parents formidablement attentifs et aimants. Pourtant, cet univers parallèle regorge, peu à peu, de pistes inquiétantes. D'abord, le personnage de « l'Autre mère », tendre et belle au départ, bientôt transformée en sorcière exigeante puis dévorante, au sens premier du terme : métaphore quand même très inconfortable de l'amour maternel ! Ensuite, ces boutons cousus à la place des yeux, pour l'ensemble des figurines qui vivent dans ce monde alternatif. Là encore, la symbolique est pour le moins oppressante, d'autant que l'on somme Coraline, si elle veut rester « de l'autre côté », d'échanger ses yeux contre ces boutons noirs, aveuglants de culpabilité sacrificielle... Brrrr...

Le registre devient d'autant plus cauchemardesque, donc impressionnant, qu'il est servi par un travail visuel extraordinaire de finesse, d'invention et de mélancolie mêlées. Hormis son histoire et ses multiples références psychanalytiques, l'autre atout de ce conte cruel, c'est sa beauté triste. Coraline combine la douce nostalgie du film d'animation à l'ancienne (décors peints à la main, réalisation en « stop motion ») – finalement raccord avec le principe du conte pour adultes – et les dernières techniques 3 D. Souvent bluffantes. Moins « gothique » que L'étrange Noël de M. Jack, ce film décrypte très pertinemment, sur le fond comme sur la forme, les pertes et les élans, les rejets et les désirs, les mutations ambiguës, en somme, qui accompagnent le passage de l'enfance à l'adolescence. Singulièrement chez la fille. C'est dire s'il faut se méfier de ces petites héroïnes anglo-saxonnes et de leurs créateurs faussement paternels. Tout cela, bien évidemment, est plus compliqué : à la façon d'un regret, par exemple... Indicible, refoulé... Derrière la porte, il n'y a pas que les mères qui effraient.