A côté

A côté

Un film de Stéphane Mercurio


A côté de la prison des hommes de Rennes, se trouve la petite maison d’accueil de Ti-Tomm, où les familles des détenus attendent l’heure du parloir. C’est là que nous découvrons, à travers ce documentaire, les vies froissées de ces femmes, parents et enfants qui supportent, avec les détenus, leur peine commune.


Article de Lydia Castellano 3 étoiles


Leur quotidien mis entre parenthèse, le temps ne reprend son cours que durant le rendez-vous au parloir, au côté de l’être aimé. Les disputes sont fréquentes, mais les femmes et les familles continuent à endurer, fortes d’elles-mêmes. En s’essayant à la patience, elles tiennent face à la routine et à l’absurdité qui découlent du système burocratique, deux forces qui risquent sans relâche d’étouffer à jamais tout espoir.
Stéphane Mercurio nous fait plonger dans la détresse de ces familles en attente, à travers un dispositif efficace.

Tout d’abord, nous ne verrons ni les détenus, ni la prison. On parle d’eux certes, mais jamais pour justifier leur acte ou pour blâmer directement le système. Au contraire, nous entendons leur familles - et plus précisément leurs femmes - parler d’elles mêmes, de leur situation actuelle et du choix de vie qui en découle.
Le système narratif auquel est habitué le spectateur est alors remis en question : depuis le début, nous attendons de voir les prisonniers, sinon de les entendre parler, au moins de les voir en photo, à l’image. Mais ceci n’aura pas lieu. Dès lors, notre frustration, qui a pour cause un récit soi-disant incomplet, nous permet de ressentir par équivalence la frustration que ces familles vivent du fait de l'impossible proximité d'avec l’être aimé.

Ensuite, le parti pris de la réalisatrice est de ne filmer le dialogue avec ces familles qu’à l’intérieur de la maison d’accueil, c’est-à-dire un peu avant ou un peu après l’heure de la visite aux détenus. Petit à petit, de l’été jusqu’à la veille de Noël, on se familiarise avec ce lieu unique pour approcher ainsi ce groupe, et finir par vivre ensemble l’angoisse de l’attente et de la rencontre. Nous partageons leurs moments d’espoir et de détresse, et on finit par comprendre comment la prison ne s’arrête pas de l’autre côté du mur, mais se prolonge bien au-delà, jusqu’à atteindre pleinement les familles des détenus.

A ces prises de vues directes, S.Mercurio ajoute une figure de style très intéressante de par son effet sur le spectateur : à l’extérieur de la maison d’accueil, le temps est littéralement suspendu.
Ainsi, dès que nous sortons de la maison Ti-Tomm pour suivre ces femmes dans leur quotidien et compléter le portrait de leur peine, la photographie fixe prend la place de la caméra, et se mélange alors avec la bande son directe.
On remarque tout spécialement ici la séquence photo qui nous laisse voir une femme dans la cinquantaine cherchant son mari des yeux depuis l’extérieur de la prison. Dans le cadre, nous ne voyons qu’elle sur un trottoir ; en arrière plan, un mur d’immeuble. Elle scrute longuement le hors cadre, puis nous l’entendons expliquer que son mari apparaît d’habitude derrière une des fenêtres. Mais ce jour-là il est en retard. Elle commence à désespérer, car il n’est pas là. Impuissante et les larmes aux yeux, son visage s’illumine d’un coup (d’autant que son expression change entre deux clichés), quand elle finit par l’apercevoir. On l’entend de loin, de trop loin depuis le hors cadre. Ils s’envoient rapidement des mots d’amour, puis il redisparait, la laissant seule sur son trottoir.

L’image, décrétée élément principal de l’audiovisuel, se fait portée ici par la force du contrepoint de la bande son. L’ensemble module en sychronie une tranche de vie puissante. On entend les voix, les plaintes, les soupirs, mêlés aux bruits du quotidien et de la vie en mouvement. Frôlant certes le mélodrame, le résultat se révèle incroyable ; si à première vue l’artifice risque de nous distancer du sujet, il réussit au contraire à créer de l’empathie. Le degré d’identification se renforce et pousse le spectateur-témoin à se confondre avec le personnage et souffrir à sa place, bien malgré lui. Cette photographie sonore capture alors l’instant, pour devenir éternité partagée. A travers ce choix formel proche de la fiction - on pense tout de suite ici au roman-photo -, la vérité perce le spectateur pour le plonger irrémédiablement dans une réalité qui lui est a priori étrangère.


On pleure beaucoup dans ce film et avec ce film, à tel point qu’on finit par s’interroger sur l’intention réelle de la réalisatrice. Mais les sentiments à fleur de peau débordent naturellement sans cesse et sans gêne. On pleure de tristesse, de désespoir, d’injustice, d’angoisse, de solitude. Ces larmes finissent alors par soulager, tout comme la réunion entre les femmes et parents dans la maison Ti-Tomm. En groupe, la peine partagée se dilue et les sentiments de force et de résistance refont surface. C’est ainsi de l’autre côté du mur : à côté de la prison, une autre prison. La vie y figure en gros plan, avec tout cette irrationalité qui nous charme malgré nous.

Photographies : Grégoire Korganow
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