Troupes d'élite (Tropa de elite)

Troupes d'élite (Tropa de elite)

Troupes d'élite (Tropa de elite) 3 étoiles

Un film de José Padilha

Article de Nicolas Lemâle

Prototype même d'un mélange entre film à sensations et charge politique sévère, "Troupes d'élite" dérange, décoiffe et approfondit de manière efficace, peut-être plus hollywoodienne, les thèmes abordés par "La cité de Dieu". Ours d'Or à Berlin.


Le film débute au tempo lourd et pourtant communautaire d'un rap scandé au rythme d'une mitraillette. La chaleur monte, c'est la nuit, la foule se presse au pied de la scène : nous somme dans un concert improvisé en pleine favela, et il va sans dire que cette jam musicale endiablée va bientôt transporter son lot d'adrénaline. Des trafiquants armés de kalachnikov entourent l'endroit, puis bientôt des forces de police. Le théâtre de Troupes d'élite est posé : ce qui se joue devant nous, c'est une guerre meurtrière, une véritable guerilla urbaine qui laisse de nombreuses victimes, enfants soldats, policiers, innocents, sur le carreau. Bienvenue à Rio de Janeiro.

Troupes d'élite, ou Tropa de Elite en VO, fait logiquement penser au choc asséné il n'y a pas si longtemps par Fernando Meirelles, La cité de Dieu. Moins expérimental, moins bardé de filtres que son prédécesseur, Troupes d'élite va directement au coeur de son sujet, sans complaisance, et avec une recherche constante d'efficacité. La trame du film fait pencher l'histoire du côté des forces de police qui tentent tant bien que mal d'enrayer la violence et le trafic de drogue qui dévastent les quartiers pauvres de la ville. C'est peine perdue, soupire le réalisateur : comme dans un bon vieux film de Sidney Lumet, la structure même de ces forces de police est irrémédiablement gangrenée par la corruption, les pots-de-vin, les passe-droits et le piston généralisé. On s'attache alors d'autant moins à la troupe d'incorruptibles du BOPE, une sorte de SWAT aux techniques d'intervention et d'interrogatoire pour le moins expéditives, qui se présentent comme des incorruptibles seulement motivés par leur mission, et non par leur misérable salaire.

Au centre de cette histoire, le capitaine Nascimento, interprété avec une force peu commune par l'acteur Wagner Moura, est confronté à un conflit personnel : il doit abandonner un poste de leader qu'il adore, drogué qu'il est par ces décharges d'adréaline et cette ivresse de justice, pour fonder une famille et faire des enfants avec sa femme. Avant cela, il doit choisir et former son successeur : ce sera soit l'intrépide Neto, soit le pacifiste Matias. Deux hommes aussi différents que complémentaires, qui vont apporter à leur tour une vision différente sur ce déprimant état des lieux. De l'apathie ordinaire à la futile révolte des riches étudiants du centre-ville (eux-même consommateurs), de l'imprudence fatale des bénévoles travaillant dans les ONG aux coups bas que se font entre eux les pontes de la police, José Padilha, qui souhaitait dans un premier temps tirer un documentaire de ses multiples recherches sur le sujet, n'épargne personne.

On pourra trouver le film complaisant, maniéré (le monteur est le même que pour La cité de Dieu), voire moralement ambigu, puisque le déferlement de violence venu des gangs se reproduit en miroir dans les rangs du bataillon d'élite, formé au cours d'un stage très « Full Metal Jacket » dans l'âme, et que le film souligne la nécessité, ou tout du moins le caractère inévitable, de répondre à la violence par la violence. Le destin du très cartésien Matias le prouve dans les dernières minutes : nous sommes dans une cité de damnés, rongée par un conflit de clans, de territoires, d'idéaux. Comment, au final, stopper le cycle ? Néanmoins, José Padilha ne prétend pas donner les réponses, glorifier tel ou tel comportement. Il donne à voir une vérité qu'il sait actuelle, un enchaînement qu'il sait tragique. Où est le mal dans sa volonté de ménager quelques instants de pur fun (notamment durant l'entraînement, presque tragi-comique, des recrues), des séquences d'action aussi ébouriffantes qu'un épisode de Jason Bourne ? Sa vision peut se nourrir de cette dimension purement cinématographique, puisque cette dernière sert un propos cohérent et honnête, à défaut d'être réellement révolutionnaire. C'est un délicat équilibre auquel le cinéaste (qui signe là sa première fiction) parvient avec Troupes d'élite. Le film laisse sur les rotules, mais pas l'esprit vide. On en ressort secoué, prêt à débattre sur le devenir de nos sociétés, quand l'argent roi creuse des tranchées sociales entre pauvres, riches, et profiteurs. Faudrait-il choisir un camp ? Faudrait-il réagir ? Par quels moyens ? Tant de questions pour un « simple » film d'action...

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