Aux antipodes du documentaire d'investigation se trouve le documentaire de remémoration. Le principe de ce type de films : une « leçon de choses » plutôt qu'une « leçon » tout court ; non pas,« toute la vérité sur... » mais plutôt, « le vrai du vrai ».
Article de David Leconte 
« Quand pépère ne mangera plus, on peut dire qu'on n'aura plus de chien »... Commentez cette phrase de Yvette, prenez votre temps. Vous avez toute la vie qui s'écoule au rythme du travail et du passage des saisons...
Les coulisses du Terroir
De retour dans sa région de Touraine natale, Sylvestre Chatenay filme – au terme de deux ans d' « immersion » - une réalité qui, à l'évidence, ne sera bientôt plus que fantasmée. Ressurgit alors une campagne qui n'a peut-être pas tant changé que cela depuis le 19ème siècle : un monde où l'on travaille souvent « à la fraîche », où faire son jardin peut signifier arpenter de grands espaces, et où l'attention portée aux plus petites choses est une nécessité vitale. Ce monde de la terre qui nous donne le pain, le vin, les légumes et la viande, ce monde qui nous rappelle toujours – qui que nous soyons – quelque chose ou quelqu'un, nous devient bêtement de plus en plus étranger ou « exotique »... Chatenay joue constamment sur ce paradoxe et, en réduisant au minimum toute didascalie ou toute « voix off », se contente fort habilement de capter, de laisser venir tout ce qui vient. La perspective même du documentaire se fait oublier, et la caméra - à hauteur d' épaule ou humblement disposée près du sol - accompagne sobrement sans dénaturer. Toujours ce même point de vue du « laisser venir », mais qui fonctionne assez bien.
« L'immersion » a porté ses fruits, le réalisateur nous a gardé le meilleur et le spectateur rentre avec amusement dans ce qui ressemble bien aux coulisses du Terroir. Il s'y passe nombre de choses. Tout y est on ne peut plus prosaïque, et en même temps impressionnant, on ne peut plus simple et en même temps compliqué. Les vaches sont immenses et difficiles à manœuvrer, il y a toujours un agneau pour naître de travers, les cochons mangent effectivement comme ce qu'ils sont. Un grand berger allemand passe la gueule chargée d'une patte de poule dont il tire complaisamment le suc, et Yvette en plein labeur se prend les pieds dans un gros chat blanc-moucheté qu'elle houspille aussitôt. Ce sont des silhouettes et des visages d'antan qui passent devant l'objectif, des expressions tantôt souriantes et gracieuses, tantôt muettes ou franchement bourrues. C'est le bruit du vent, du pendule et du bois qui craque ; les aboiements quémandeurs des chiens, la complainte des canards derrière l'abri, le vrombissement du tracteur. Rien de plus que le quotidien d'une exploitation agricole traditionnelle de taille respectable, où l'on produit raisonnablement, un peu de tout.
Le portrait d'une époque
Mais, sans Yvette, tout cela ne serait que décors fallacieux. Yvette, soixante-deux ans, le regard clair et spontanément bienveillant, toujours quelque chose à faire et rarement quelque chose à dire. Le plus important c'est elle, le genre d'humanité et de valeurs qu'elle incarne. C'est l'élément qui ordonne, qui nourrit et qui soigne, qui s'occupe du potager, des travaux de couture et de cuisine... La liste serait trop longue ; c'est la personne qui pense aux autres. Aux côtés de ses deux frères - Camille et René – et de sa mère centenaire, Yvette témoigne – à travers sa vie – de toute une époque, et suscite – même inconsciemment – un doux sentiment de nostalgie.
C'est là justement le grand mérite du film : Chatenay évite le piège du « bon sentiment » et du « c'était mieux avant », en visant la juste nostalgie. Le documentariste touche à cette justesse en se focalisant intelligemment sur la précision diabolique des gestes d'Yvette au travail, et sur la dimension artistique de ces gestes. C'est un certain « coup de main » qui se perd, et que l'on ne reverra pas de sitôt, une certaine façon de composer avec la nature et toutes sortes de matières ou textures ; et Yvette d'ébouillanter, de déplumer la volaille, de « déshabiller » ou d' « éplucher » le lapin... Un «coup de main » qui requiert une patience infinie et une bonne dose de courage.
Le sentiment de nostalgie passe d'autant mieux que le réalisateur ne cherche pas à nous l'imposer « de l'extérieur », en opposant grossièrement l'authenticité ou le bonheur de la vie à la ferme, à la superficialité citadine du spectateur. La vie que l'on voit défiler à l'écran est assez dure, ingrate à bien des égards, entièrement dédiée au travail... A soixante-deux printemps, Yvette regrette de n'avoir jamais vu la montagne, le dernier voyage de sa mère remonte à la fin des années cinquante, et un lave-vaisselle ne serait pas de trop à la ferme. « La vie c'est fou », selon Yvette... Aussi soudée soit la cellule familiale, les frères et la sœur ne se parlent véritablement que lors des longues veillées d'hiver, lorsqu'il n'y a fatalement plus rien d'autre à faire. C'est le revers du « bon sens paysan » : on se partage le travail, on rompt le pain ensemble mais l'on confie rarement ses états d'âme. Un sentiment ça ne vous trait pas les vaches, ça ne nourrit pas les cochons, pas plus que cela ne vous cimente le sol d'une grange. La vie à la campagne s'écoule souvent comme une longue méditation silencieuse qui se fait à la faveur des tâches quotidiennes ; mais c'est aussi, en contrepartie, l'épreuve d'une certaine solitude, d'un certain isolement qui menace.
Dans le monde d'Yvette, ce sont donc surtout les gestes – ou la simple présence physique - qui, bien plus sûrement que les paroles, permettent d'égayer l'isolement. Cela apparaît très nettement à un moment du film, lorsque la doyenne de la ferme s'en va cueillir des cerises en fauteuil roulant, au coucher du soleil, profitant de la tiédeur apaisante d'une fin de journée d'été. La vieille dame parvient à peine à atteindre les premières branches ; sa fille les fera ployer pour elle. L'image est d'une tendresse désarmante. On se gardera bien de juger davantage de la prestation de ces «personnages réels », ce serait leur faire insulte.
Sylvestre Chatenay ne révolutionne au final ni le cinéma, ni l'art du documentaire ; là n'était pas l'ambition. Ceux qui attendent du film qu'il leur remémore de vieux souvenirs, qu'il ravive en eux la nostalgie des grand-mères du passé, ne seront pas surpris. Mais ils ne seront pas déçus non plus: beaucoup de pudeur, de simplicité, devant et derrière la caméra.
Sortie le 2 juillet 2008