Vhs Kahloucha

Vhs Kahloucha

Vhs Kahloucha 3 étoiles

Un film de Néjib Belkadi

Article de Marco Guadagni

Imaginez une ville où vos amis jouent le rôle de tous les personnages qui ont marqué le XXe siècle (Tarzan, entre autres)...


Imaginez ensuite que, dans cette ville, vit un homme, peintre en bâtiment en l’occurrence, et passionné de cinéma depuis l'enfance. Marqué à jamais par la façon propre à Clint Eastwood d'user des armes à feu, il a transformé, comme dans un conte de fées, toutes les « grenouilles » du « bled » en princes, mais aussi en gangsters ou en esclaves, etc.
À Sousse, ville tunisienne où VHS Kahloucha a été tourné, le rêve est devenu réalité.

Monchef Kahloucha gagne sa vie comme peintre en bâtiment. Mais son activité ne se cantonne pas à recouvrir les murs de peinture blanche. Il y projette surtout des couleurs. Car Moncef Kahloucha est cinéaste à ses heures, mais aussi acteur, décorateur, producteur, graphiste, distributeur, exploitant, etc. Film de gangsters, remake pittoresque de Tarzan intitulé Tarzan des Arabes, tous les genres sont sollicités, de même que les voisins et amis, les maisons et le mobilier : tout est enrégimenté pour sa noble cause.

Néjib Belkadi, le réalisateur du film, pour son premier « film documentaire », décide de guetter un metteur en scène dilettante. Se demander la raison de cette démarche permet de comprendre la beauté « enfantine » de ce film.
Kahloucha fait un remake de Tarzan parce qu’il veut « refaire tous les films qui l’ont marqué dans son enfance ». La version du mythe de Tarzan qu’il donne est la suivante : Tarzan sort de la forêt pour fonder une famille. L’intrusion d’une bande de méchants détruit le coin qu’il a réussi à construire en compagnie de sa nouvelle famille, et l’oblige ainsi à repartir vivre dans la forêt.

Quel est l’intérêt de refaire un tel film ? Double intérêt : montrer à Kahloucha ce qu’il ne voit pas pour permettre à ses films de passer la frontière. Belkadi occupe la place d’un analyste qui interprète le sens du rêve de Kahloucha, grâce à des images qui augmentent la portée des rêves de Belkadi.
Au milieu du film, Belkadi interviewe Kahloucha qui est en train de tourner une scène sur la plage. Il joue le rôle du sauveteur d’une fille en train de se noyer. À sa sortie de l’eau, Kahloucha parle de son frère mort pendant qu’il se baignait.

Les films de Kahloucha traversent la Méditerranée pour rejoindre les Tunisiens originaires d’Italie qui, le soir, se réunissent pour voir ensemble les films de Kahloucha et apaiser ainsi leur nostalgie du bled. Maintenant, grâce au film de Belkadi, les films de Kahloucha traversent les frontières pour arriver en France, et plus loin encore, on l’espère. Mais comment arrivent-ils chez nous ? Ils nous parviennent coupés, manipulés par un réalisateur qui a sélectionné des scènes du Tarzan des Arabes. Là consiste le véritable travail d’analyse des films de Kahloucha fait par Belkadi. Quelles sont, en fait, les scènes du Tarzan des Arabes que Belkadi a sauvées ?

Dans l’ordre : Tarzan apprend à parler ; Tarzan se jette à l’eau pour sauver une jeune fille ; la destruction de la maison où Tarzan a trouvé refuge ; Tarzan revient au désert pour se déshabiller et crier toute sa douleur. C’est cette sélection qui permet au Tarzan de Kahloucha de traverser la mer avec un message renforcé. Et, qui donne ce surplus de sens aux images montées par Belkadi ? Le cinéma. Kahloucha – Tarzan qui crie dans le désert c'est, en fait, « le père » de Théorème de Pasolini qui crie dans le désert ; Kahloucha – Tarzan qui se jette à l’eau pour sauver une femme – c'est Louis Lefèvre dans L’Atalante de Jean Vigo qui voit apparaître une madone dans l’eau.

Mais il y a un deuxième genre de « reprise » dans le travail de Belkadi. Et il s’agit d’une reprise sur un plan personnel, une espèce de thérapie à l’usage de Kahloucha. En lui racontant sa vie, il s’agit de dire le pourquoi de son travail acharné, afin qu’il puisse calmer sa furie créatrice qui le pousse à utiliser, dans une scène du film, son propre sang pour écrire ses séquences.
C’est un film généreux que Belkadi nous offre, car il ouvre un miroir où nous pouvons tous nous reconnaître. Ce qu’il nous apprend, la leçon fondamentale de son film, c'est qu’on peut jouer avec la violence, en profitant du patrimoine d’images que le cinéma met à notre disposition, choisir le rôle qu'on veut interpréter et l'adapter à sa propre personnalité. L’enfance du cinéma dont ce film est porteur réside dans sa capacité à manipuler les images figées de l’Histoire du cinéma, et leur donner la possibilité de parler de réalités terriblement contemporaines.

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