Biutiful Cauntri 
Article de Marcomario Guadagni
Les critiques qui ont souvent un peu méprisé le documentaire, arguant de son infériorité par rapport au cinéma, seront sans doute largement dépassés par ce film.
L’unité d’action et de temps, ces impératifs aristotéliciens qui transforment des simples documents en monuments, sont ici respectés. En partant d’un fait réel (la mort des moutons), les réalisateurs nous expliquent les causes (à savoir l’implantation d’une usine à côté d’un champ destiné depuis des années à l’élevage des moutons) pour nous mettre enfin sous les yeux leurs conséquences (la mort des hommes qui mangent ces moutons). Un des narrateurs est un homme qui a la naïveté d’un Don Quichotte contemporain. Il va là où les faits se produisent, pour montrer et vilipender ces décharges abusives. Il incarne une sorte de véritable Zorro, cet éducateur de l’environnement qui, au tout début du film, traite une décharge comme un enfant à qui il chante une ninna nanna, comptine du soir.
Force de la métaphore qui, en faisant surgir, derrière la réalité, sa face cachée, nous dit comment la merde qu’on met dans une décharge est l’enfant qu’on met au monde, et que ne pas savoir comment traiter notre propre merde équivaut à ne pas savoir comment traiter notre avenir : à savoir nos enfants.
Si les rapports entre ce film et la tragédie grecque sont si étroits, c’est pour plusieurs raisons. L’hybris (prévarication), ce sésame de la tragédie qui s’exprime avec force dans Les Perses de Sophocle, est le concept clef de ce film. C’est la force du cinéma, du grand cinéma, de faire dire à l’image plus que ce qu’elle montre. C’est pour cela que, lorsqu’on voit des moutons derrière des barreaux, prêts à être tués, ce n’est pas seulement des moutons qu’on voit, mais des hommes enfermés par d’autres hommes qui, à cause de leurs appétits financiers, ont produit le massacre auquel on assiste. Mais l’hybris qu’on voit à l’œuvre dans ce film, est encore pire que celui qui pousse le chef militaire des Perses à faire massacrer toute son armée par les Grecs. En fait, dans la tragédie de Sophocle, c’est l’hybris d’un chef qui veut dépasser les limites que la nature impose à l’homme, pour conquérir un espace vital pour son peuple, qui provoque le désastre. Ici, le délire de toute puissance que la Camorra démontre en mettant la nature à l’épreuve de sa volonté destructrice, ne vise qu’à produire que de la mort.
Logique alors est le finale du film. Un peuple qui ne fait rien pour s’opposer à cette prise en otage de sa propre vie, par des gens qui ont perdu tout sens des limites, ne peut que confier à une enfant habillée en madone, la tâche de parler à un Dieu caché qui est le seul, peut-être, à pouvoir maîtriser la puissance tragique d’une poignée de fous.
On sort de ce film étourdi par la puissance des images qu’on a vues, et avec un seul désir : sortir du miroir que l’écran nous a dévoilé, un miroir sur lequel les personnages, nous donc, ne pouvons que sortir pour tenter de redevenir des personnes. Il n’y a que le cinéma qui puisse se transformer en pareille arme politique, parce qu’il n’y a pas d’autre endroit, à part la salle de cinéma, apte à libérer des gens assis dans le noir côte à côte.