Peur(s) du noir

Peur(s) du noir

Peur(s) du noir 2 étoiles

Article de Nicolas Debarle

A l’origine de Peur(s) du Noir se trouve un véritable projet artistique qui consiste à réunir six professionnels du graphisme et de la bande dessinée de manière à ce que chacun puisse réaliser un court-métrage d’animation en noir et blanc autour d’un thème unique, celui de la peur du noir.


Ayant bénéficié de moyens techniques élaborés ainsi que d’une équipe de professionnels chevronnés de l’animation numérique, chacun des six auteurs, de divers horizons géographiques et culturels, s’est efforcé de transposer la singularité de son style de dessin au langage cinématographique. Peur(s) du Noir, au final, ressemble à un patchwork d’idées et de concepts fortement éloignés les uns des autres. C’est là, tout à la fois, la force mais aussi la faiblesse du long-métrage.

Segment de Blutch

L’épisode réalisé par Blutch est le seul, avec celui de Pierre di Sciullo, à se dérouler par séquences successives entre les autres épisodes. Le film s’ouvre par ce segment et revient à l’écran, de temps à autre. Le court-métrage se situe au Moyen Âge. Il raconte l’histoire d’un vieil homme particulièrement sadique qui entreprend un étrange voyage en compagnie d’une meute de chiens enragés qu’il tient en laisse. Chaque séquence met en scène une rencontre avec un individu quelconque, un enfant, un ouvrier, une danseuse, au terme de laquelle un des chiens attaque la personne en question.

Le traitement graphique de cet épisode est somptueux : le dessin est nerveusement griffonné dans des tons grisâtres et l’animation parvient à harmoniser le tout. Néanmoins, seule l’inquiétante atmosphère du court-métrage semble avoir été mise en relief. Le scénario en effet souffre d’un cruel manque : il aurait été plus efficace et judicieux de donner une identité précise au vieil homme. Que lui arrive-t-il vraiment ? Pourquoi désire-t-il se débarrasser de ses chiens ? De telles questions nuisent à la limpidité du récit qui parait du coup trop prévisible.

Segment de Pierre di Sciullo

L’épisode de Pierre di Sciullo rappelle les tentatives de création expérimentale des années vingt et trente en faveur d’un « cinéma pur ». Le court-métrage consiste en effet à développer et à agencer des formes géométriques noires sur un fond blanc et vice versa. Désirant traiter le sentiment de la peur d’une manière abstraite, le réalisateur a ajouté une voix off féminine se livrant à un monologue intérieur à propose de ses angoisses les plus intimes.

Le jeu sur les formes est captivant et très complexe. De son côté, le texte lu par Nicole Garcia, caustique, acerbe et satirique, parodie les angoisses existentielles typiquement bourgeoises. Si l’axe visuel et l’axe sonore sont soigneusement travaillés, le problème de l’épisode provient de leurs implications communes. Pierre di Sciullo joue en effet sur des rapports par trop arbitraires et intellectuels. Ainsi, il n’est pas aisément possible de se focaliser tout à la fois sur le son et sur l’image. Loin d’influencer des sentiments de peur et d’angoisse, l’épisode a tendance, par conséquent, à provoquer l’ennui, voire le désintéressement.

Segment de Charles Burns

Un jeu homme solitaire totalement dévoué à ses études et passionné par les insectes rencontre une jeune femme qui décide de s’installer chez lui. Le personnage découvre progressivement que son amie n’est pas normale, qu’elle n’est pas humaine.

Le travail de Charles Burns est peut-être le moins intéressant d’un point de vue graphique. Se montrant trop réaliste, le film paradoxalement manque de naturel. Contrairement à l’épisode de Blutch, le souci du détail désamorce l’atmosphère angoissante du court-métrage. Même si le récit est captivant en soi, le traitement visuel ne parvient pas à traduire le sentiment de peur du personnage principal. Les événements dès lors s’enchainent d’une manière lisse et monotone, sans grand effet de surprise et sans véritable alchimie.

Segment de Marie Caillou

Le court-métrage de la seule femme du collectif est le plus surprenant de tous. Une petite fille, au Japon, est internée dans un hôpital en raison de prétendus problèmes psychologiques. Parallèlement, la même petite fille, dans ce qui semble relever d’un rêve, découvre la tombe d’un samouraï près de son école et se trouve confrontée à des esprits maléfiques.

S’inspirant de figures mythologiques japonaises, Marie Caillou signe un OVNI animé. Toutes les séquences de son court-métrage paraissent en effet plus délirantes les unes que les autres. Le récit enchâsse les rêves de la petite fille au point que la différence entre la réalité et l’imaginaire soit annulée au profit d’une suite cauchemardesque de visions fantastiques. Le traitement graphique, quant à lui, équilibre tout à la fois la part réaliste – les détails des décors – et la part fantasmatique – le caractère onirique des situations – de manière à favoriser un maximum d’impact visuel quant à la représentation des hallucinations. Le film, toutefois, ne parvient pas à donner une tournure précise au développement logique des séquences et se perd progressivement dans un tourbillon d’images.

Segment de Lorenzo Mattotti

L’épisode se déroule vraisemblablement en Italie à une époque indéterminée. Un homme de retour dans son village natal raconte l’histoire d’un monstre qui a terrorisé les lieux du temps de sa jeunesse en ayant attaqué un certain nombre d’individus parmi lesquelles se trouve son meilleur ami.

Lorenzo Mattotti a le mérite d’avoir su conjuguer un scénario intelligent à une approche graphique détonante. Ressemblant quelque peu au travail de Blutch quant aux tonalités grisâtres du dessin, l’épisode est dilué dans une atmosphère oppressante des plus efficaces de tout le long-métrage. Certains passages en outre sont particulièrement superbes : la scène du repas ou celle de la traque du monstre sont de solides morceaux de bravoure. On peut malheureusement reprocher au déroulement même du récit une lourdeur fortement sensible au point que certaines scènes semblent inutiles et répétitives.

Segment de Richard McGuire

Un homme pénètre dans une maison abandonnée, totalement plongée dans le noir. Là, il trouve les objets laissées par la dernière occupante des lieux et devient le témoin d’étranges événements. Il semble que quelqu’un ou quelque chose vive encore dans la maison.

Le film de Richard McGuire est le mieux réussi de Peur(s) du Noir car il est le seul à parvenir à combiner un climat angoissant à un scénario surprenant. Il reprend un thème très souvent employé dans le cinéma fantastique, celui de la maison hantée, mais parvient à le renouveler avec brio. L’originalité du travail de Richard McGuire consiste à utiliser les deux couleurs du noir et du blanc afin de structurer organiquement l’ensemble de la représentation. Correspondant à l’obscurité qui règne dans la bâtisse, le noir est employé comme un cache et envahit presque tout le cadre, tandis que le blanc, renvoyant aux seules zones éclairées, ne permet de distinguer que de rares détails et de n’avoir qu’une idée générale des événements qui se passent réellement. Libre à nous de compléter mentalement ce qu’on ne voit pas. Le film ainsi parvient très efficacement à suggérer d’effrayantes interventions fantomatiques.

Dans la mesure où Peur(s) du Noir est une œuvre collective, il serait injustifié de prétendre que le long-métrage manque de cohérence et de continuité. C’est là le propre d’une œuvre d’une telle facture. Malgré certaines qualités, spécialement la finesse du travail graphique, le film ne suffit pas en vérité à dépasser le stade du projet ou même du brouillon. Les principales lacunes proviennent assurément des scénarios trop peu travaillés ou mis en avant. Au risque de penser que Peur(s) du Noir, finalement, est une œuvre destinée aux seuls professionnels du graphisme et du dessin.

Fiche Film

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