Tourments (Hets) 
Article de Christophe Chemin
Tourments de Alf Sjöberg est un film lourd et suffocant. Il relate le choc entre deux générations d’hommes. L’histoire se déroule dans un lycée. Jan-Erik est brimé par un professeur de latin tyrannique Caligula au regard de prédateur. L’animalité du personnage s’exécutant dans la perversion et la persécution. Un soir, Jan-Erik voit une femme titubant. Il s’agit de Bertha, une jeune femme aux mœurs légères. Elle est harcelée par un homme et en proie à une crise de nerf. L’homme qui la harcèle se révèle être Caligula…
Cette révélation s’en trouve transcender esthétiquement par la volonté de travailler la matière filmique grâce aux procédés expressionnistes : l’ombre menaçante puis une musique violente, soudaine et inconfortable d’instrument à cordes fait irruption. La décharge que dégage l’événement cloue et surprend le spectateur. Déjà confiné par l’huis clos quasi-permanent du film, la bande son agrémente alors le film d’une saturation sonore plaquante.
Le scénario du film de Bergman est un récit dans lequel se confond cruauté et harcèlement. La faillite morale et psychologique des personnages est remarquablement soulignée par le noir et blanc du film. Une esthétique brutale et contrastée. Le noir et blanc représente un duo infernal qui constitue esthétiquement la base du travail proposé dans le film. Ce choix esthétique renvoie aussi bien à l’affrontement entre les élèves et leur professeur de latin sadique qu’au manichéisme qui jaillit du choc des protagonistes. Les déchirements qui unissent les deux pôles du film représentent l’œil du cyclone de l’œuvre et le climax narratif de l’histoire.
Cinématographiquement, le réalisateur utilise les reflets pour appuyer la domination du professeur sur ses élèves. Lors du premier cour de latin, la pluie qui se reflète sur les murs décline un très beau motif de couches liquides se réfléchissant sur les murs et enlisant les lycéens dans les contraintes astreignantes de la scolarité. Le lycée se distingue par son caractère carcéral. La vie scolaire est un calvaire. Les sièges, les bureaux du lycée apparaissent comme des camisoles. De plus, le motif des barreaux se décline tout au long du film avec subtilité. L’étroitesse de leur espace disponible en salle de classe confine le lycéen à se replier sur eux-mêmes tandis que le professeur bénéficie de toute liberté d’action dans sa salle de cour. L’occupation de l’espace perpétue cette logique. Les déplacements sont régis par des trajectoires. Le choc de mœurs entre les deux générations d’hommes permettent de mettre en relief un combat pour la liberté et l’assouplissement de la société contre une rigidité autoritaire et coercitive brimant toutes envies d’éveil face au monde, face à l’autre. La rigidité, le sadisme du comportement de Caligula permet, selon lui, de travailler dans l’objectivité. Il propose une érudition déshumanisée. Sa peur des gens lui interdit tout relationnel avec l’autre. Il décharge sa peur, son anxiété face à la vie, sur la jeune Berthe. Elle se suicidera du fait du lourd fardeau qu’il lui impose illégitimement.
Terroriser, il terrorise ses différents interlocuteurs pour se mettre sur un pied d’égalité avec ses victimes par rapport à la vie. Sa névrose provient de son passé. Le Mal qui le consomme et le consume prend sa source dans un traumatisme passé. Une terreur enfantine qui perdure. Seule une volonté permanente de renverser le trauma (en imposant la terreur à autrui) lui permet d'oublier. D'où son sadisme mais aussi des scènes de peurs pathétiques lorsque le trauma ressurgit de façon aussi violente qu'inattendue. « J'ai été malade, très malade. C'est plus fort que moi. » Dit-il. Le plaidoyer du professeur se justifiant de son mal et de son exaction se complète par une baisse de la lumière, par une obscurité remplissant de vide le plan. Jan-Erik le laisse se lamenter un chaton contre son torse puis s’en va dehors. Le dernier plan du film ou l’espace s’ouvre et où l’on respire est la concrétisation de la liberté et la paix recherchée depuis le début du film
L’écrasement dont sont victimes les protagonistes trouve un écho dans l’exploitation des plongées et contre plongées du film, dans l’exploitation verticale de l’espace filmique. Les grandes plongées verticales renvoient à une position d’observateur. Un œil les espionnant en permanence, un voyeurisme latent rendant obligatoirement tendu les relations entre les personnages. Les couloirs et les escaliers sont exploités comme des blocs décousus, comme un labyrinthe dans lesquels les lycéens semblent prisonniers. Une perte de repère glaçante. Le lycée métaphoriquement pourrait ressembler à un asile. Les contre-plongées seraient présentes pour écraser la hauteur des pièces et parfois simuler le premier rang lors d’une représentation théâtrale. L’espace, à la guise du réalisateur et de l’état d’esprit ressenti par le personnage, s’aplatit, se déroule ou s’étire.
Film sur le traumatisme, la névrose, la peur de la mort et diatribe contre les formes intensives d’enseignement déshumanisées, l’œuvre de Sjoberg, avec un scénario de Bergman, permet d’établir les rapports de force entre le Bien et le Mal, entre l’honneur et l’éthique, entre l’autorité et la liberté, entre le pouvoir, son utilisation et les injustices qui en découlent. Une œuvre fondatrice pour Bergman qui lui permit de poser et d’établir une première bribe de son immense parcours.