Black Snake Moan


Black Snake Moan

Un film de Craig Brewer

Avec Christina Ricci, Samuel L. Jackson, Justin Timberlake

Article de François Provost 3 étoiles



Erreur de casting ou superbe inspiration ? Le plus digne représentant du cool et l’aînée de la famille Addams sont aujourd’hui réunis dans un film à l’iconographie déviante, appuyée et maîtrisée, dont l’avant-goût symbolisé par la provocante affiche semble évadé des meilleures heures de la blaxploitation. Avec une promesse à l’arrivée : celle de faire du projet une confirmation de foi jamais entamée par le doute ou la peur, et de familièrement tutoyer les cimes de l’originalité grâce à un film sentant bon l’effort désespéré de marginaux cherchant une issue de secours.

C’est dans le Sud des Etats-Unis que prospère cette atmosphère piégée et isolée, faite de rêves perdus d’êtres humains résignés. Vrillée par des pulsions héritées d’un trauma passé, Rae se laisse porter par cette bête noire qui prend le pas sur elle chaque jour, un peu plus. Rescapée d’une nuit agitée, elle est retrouvée un matin par Lazarus qui la recueille et entreprend de la défaire de son vice. De cette rencontre fortuite entre deux âmes égarées naît une relation faite de tiraillements entre l’appel permanent d’une liberté entravée et la raison symbolisée par des névroses toutes aussi dangereuses. Incarnant un personnage profondément religieux comme l’était aussi celui de Jules Winnfield dans Pulp Fiction, Samuel L. Jackson ne paraît jamais aussi meilleur que quand il se fait posséder.

Familier des cas désespérés (son précédent film narrait la rédemption d’un mac par la musique), Craig Brewer emprunte aux films d'exploitation ce désir caractéristique de s'épanouir dans une déviance habituellement rejetée en bloc par le système, marginalisée pendant des années avant le retour fracassant qu’on lui connaît sur grand écran. Pour autant, Black Snake Moan est un film à la mémoire vive, qui reste fidèle à ses origines en offrant un spectacle décomplexé, flirtant sans cesse avec les limites d'un raisonnable dont il ne veut surtout pas s'accommoder. Loin d’un essai maladroitement balbutié, c’est un film vif, emporté et primal, marquant de son rythme âpre les errements de personnages à première vue typés, mais s’évadant progressivement vers un idéal fantasmé et pourtant authentique.

Par sa structure et ses influences, Black Snake Moan détourne les codes traditionnels du film de genre. Or, on pouvait légitimement s’inquiéter de cette réappropriation, amorçant une intrigue portant sur un sujet possédant de nombreux représentants, et continuant à l’heure actuelle d’alimenter les projets cinés, jusqu’à impliquer des noms auquel on ne s’attendait pas (Captivity, prochain film de Roland Joffré en fait partie). Mais la séquestration tournant au huis clos psychologique est bien vite oubliée pour embrayer sur des thématiques loin d'être anodines, relançant l’échiquier de ces vies troublées et perturbant un récit qui ne pouvait décemment pas se contenter d’en rester là.

Guidé hors des sentiers battus par la personnalité d’un réalisateur semblant chercher un destin à ces créatures esseulées, Black Snake Moan frôle sans cesse cette trivialité qui aurait pu desservir totalement son propos en en faisant un film ouvertement et gratuitement provocateur. La scène précédant le générique témoigne de cette ambiance quasi insalubre qu’essaie d’apporter à son film Craig Brewer, sans pour autant tomber dans le graveleux. En détournant les genres avec joie, il fait notamment de Christina Ricci, lumineuse, une icône d’un cinéma réjouissant mais révolu (cf. l’écran titre), abrasif et provocateur, doté d’un cœur d’or.

Témoin emblématique de la thématique désenchantée du film, le blues, cette musique chantant la douleur d’avoir un jour aimé, joue un rôle prépondérant dans le film en étant le catalyseur des névroses de chacun : Dans une scène salvatrice, mené par un blues incandescent, le vibrant Lazz et l’envoûtée Rae transpirent leur mal de vivre exsangue. Cherchant à tâtons une rédemption qu’ils n’imaginent même plus à force de faire parler leur nature à défaut d’écouter leur cœur, les personnages se façonnent, vivent et souffrent au son d’une musique guidant leurs actes et exorcisant leurs peurs.

Alors que le sujet aurait pu prêter à un résultat traître, le traitement est lumineux, irrévérencieux et inventif dans sa redéfinition jamais acquise de ses objectifs : changeant d’optique à de nombreuses reprises pour s’attacher à une problématique spécifique issue de ces personnages en quête perpétuelle d’une issue, il s’attache à rendre compte des vies éprouvés d’une Amérique laissée pour compte, forcée de se soumettre à des réalités trop lointaines pour les accepter avec le sourire (départ pour un énième conflit armé, abandon d’une vie commune).

Avec son postulat de départ facilement problématique en l’état, Black Snake Moan est en réalité un voyage généreux illustrant avec un amour jamais feint le portrait de personnages déviants à leur façon, frayant dans des situations proches d’un extrémisme attentif : Justin Timberlake, de passage au cinéma, parvient à toucher la pellicule sans faire tâche, le réalisateur ayant sans doute trouvé intéressant de détourner l’icône médiatique et sexy au service d’un idéal de cinéma indépendant. Samuel L. Jackson et Christina Ricci, eux, sont tout simplement possédés et donnent au film un cachet d’authentique folie, ponctués de touchants moments de comédie relâchant la pression. Couvés par le réalisateur Craig Brewer, responsable de l’inspiré Hustle & Flow, ils doivent leur originalité particulière à une implication totale et à un travail intègre. Aimant visiblement sa qualité de conteur, il n’oublie pas dans un dernier plan loin d'être anodin, de donner un ultime sursaut de vie à des personnages trop écorchés pour survivre dans un monde leur étant si inadapté.

Bref, nanti d’une bande-son fiévreuse, télescopé d’images jaunies par le soleil, habité par deux caractères originaux et fort en gueule s’apprivoisant mutuellement, Black Snake Moan est un film tout simplement magnifique, parlant rédemption et blues avec la nonchalance classe d’un homme meurtri se relevant enfin de terre.


Fiche du film


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