Lost Highway




Après son envolée dans les contrées de Twin Peaks, David Lynch nous revient avec une histoire schizophrénique matinée de film noir. Jouant encore une fois sur la réalité et sur la perception que l’on en a, travaillant sur ses personnages et les doubles qu’ils traînent derrière eux, le filmeur-mateur pousse le spectateur à se retrancher aux confins de sa conscience. Si ses films précédents ont exploré des réalités obscures se cachant derrière un vernis trop coloré pour être honnête, Blue Velvet et Twin Peaks en tête, l’autoroute perdue de Lynch ne cache rien de sa noirceur et embraye à tombaux ouverts sur toutes les ramifications de la folie.

Fred Madison est un saxophoniste de jazz marié à la magnifique Renée. Ils reçoivent chez eux des vidéos les montrant dans leur intimité. Perdant peu à peu pied face à une menace potentielle, sombrant dans une paranoïa le convaincant que sa femme le trompe, Fred se réveille un matin avec le cadavre de Renée à ses côtés. S’appuyant sur le dédoublement de la personnalité et sur le sentiment de culpabilité, Lynch aborde de front le thème de la métamorphose, autant physique que mentale. De prime abord le film suit une narration somme toute classique. Un couple apparemment normal, une belle maison sur les collines de Californie, un meurtre, une enquête, et le suspect idéal qui n’est autre que le mari. Rien d’incroyable donc, si ce n’est l’ambiance lente et angoissante au sein de la villa et l’impression d’un débordement furieux dans la tête dudit mari.

Pour Lynch, le film « parle d’un couple qui a le pressentiment que quelque part, à la frontière de l’état conscient - ou de l’autre côté de cette frontière - se cache un énorme problème ». Mais ils ne parviennent pas à le convoquer dans le monde réel et à l’assumer. Alors ce mauvais pressentiment reste là, en suspens. Ca tourne au cauchemar. Et ce cauchemar prend forme au moment de l’emprisonnement de Fred. Lynch va transformer la cellule de ce dernier en un purgatoire, lieu transitoire propice à la rédemption et à la transformation totale du protagoniste. Le spectateur entre alors sans explications dans la vie de Pete Dayton. Autre personnage, nouvelle histoire, transposition de Fred en Pete ? Nous n’en saurons rien. « Il ne s’agit pas de créer de la confusion, il s’agit de ressentir le mystère », pour ainsi passer dans un autre monde au rythme frénétique concordant avec la folie galopante du héros.

Cette deuxième partie est introduite par un plan de Pete allongé sur un transat faisant directement référence au début de Blue Velvet. Et on glissera tout aussi facilement dans un univers décalé et mortifère. Les couleurs chatoyantes de la maison du couple vont laisser place aux tons ténébreux des bâtisses des producteurs pornographiques, les rythmes jazzy vont s’effacer au profit des sonorités industrielles de Rammstein et de Trent Reznor. Lynch ouvre alors sa boite de Pandore avec l’apparition de l’Homme Mystère, le personnage le plus énigmatique, traversant la frontière entre les vies de Pete et de Fred. Homme venu d’ailleurs, incarnation de l’abstraction, matérialisation de la folie, il devient le point angulaire de ce road movie mental, symbole par excellence de la définition du mystère selon Lynch. « Pour moi, un mystère est comme un aimant. Dès qu’une chose est inconnue elle attire. »

Lynch a d’ailleurs entamé sa traversée du mystère depuis Twin Peaks qui regorge de personnages étranges et quasi fantomatiques. Mais si la série revêt une tonalité presque naturaliste au rythme faussement apaisant et lancinant, Lost Highway frappe par sa brutalité et son absence de rationalité. Lynch ne cherche pas à nous guider. Au contraire, il souhaite nous emmener avec lui sur les chemins d’une inquiétante étrangeté. Plus on s’enfonce dans le film et plus les personnages naviguent au bord d’un équilibre perdu d’avance. En cela, Fred/Pete est le pendant cinématographique de Raskolnikov et de Goliadkine, héros dostoïevskiens en proie à la culpabilité et à la paranoïa. Si Pete fait son apparition, c’est peut être parce que Fred n’assume pas ses actes. Mais sa culpabilité et sa paranoïa sont telles que même sa projection fantasmatique ne tient pas la route et part à la dérive. Mais ceci n’est qu’une interprétation parmi d’autre.

Lost Highway est une histoire de déroute. Mais sur ce chemin, il y a ni fossés ni barrières. Seulement une ligne à suivre… à travers la nuit.


Fiche du film


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