Blue Velvet




Blue velvet a déjà fait couler beaucoup d’encre depuis sa sortie. Certains ont crié au chef-d’œuvre, d’autres au scandale, d’autres encore l’ont qualifié d’œuvre « dérangée ». Peu importe ce qu’est finalement Blue velvet. L’histoire du jeune Jeffrey (Kyle MacLachlan) cherchant à qui peut appartenir cette oreille arrachée est devenue au fil du temps l’un des oeuvres phares de son auteur David Lynch.

De par son ambiance, lourde et feutrée, ses personnages, atypiques et « borderlines », son histoire d’apparence anodine mais qui, une fois le vernis craquelé, révèle les failles d’un monde au bord de l’asphyxie, et enfin de par sa musique, rêveuse et mélancolique, le réalisateur pose les jalons d’un univers dont il est le seul maître. Univers dont il nous convie à franchir la porte à nos propres risques.

Après Eraserhead (1976), son cauchemar expérimental aux confins de l’abstraction, après son drame monstrueusement triste Elephant man (1980) et l’adaptation bancale de Dune (1984), Lynch déploie son imaginaire pour le mettre au service de l’horreur. Car oui, David Lynch est un cinéaste de l’horreur, une horreur invisible, sans monstres ni effets d’hémoglobine, sans tueurs à la machette ni famille dégénérée, une horreur de tous les jours, une horreur que chacun d’entre nous côtoie sans même s’en rendre compte. Une horreur qui se tapie derrière le vernis de la normalité.

Selon les dires du réalisateur : « Blue velvet s'est construit à partir de trois éléments : une chanson de Bobby Vinton qui donne son titre au film et en constitue le leitmotiv, un vieux fantasme de voyeur qui me hantait depuis longtemps (j'ai toujours rêvé de me glisser dans la chambre d'une jeune fille pour l'observer en secret pendant toute la nuit) et l'image d'une oreille coupée au milieu d'un pré… ».

Sur ce postulat, Lynch va explorer les limites entre un monde réel et enfantin, et un monde fantasmé d’adultes où la perversion règne en maître. Jeu de miroir et de reflet, Blue velvet est un faux sitcom aux relents de film noir. Le début du film constitue en cela la perfection kitsch d’une normalité idéale. Portrait d’un quotidien rose d’une banlieue américaine, la caméra survole des maisons lumineuses, avec des jardins fleuris, une herbe verte, une peinture fraîche. Les habitants en vont même jusqu’à saluer le spectateur, l’air de dire : « Regardez comme on est heureux ». Représentation dégoulinante de fraîcheur qui ne tarde pas à se faner lorsque le père du héros a une crise cardiaque. Lynch brise alors le vernis : la caméra s’approche du défunt et s'enfonce dans la pelouse trop verte où grouillent des milliers d'insectes. Commence alors sous couvert d’une intrigue factice l’exploration de ce qui se cache derrière les façades, derrière les portes, dans les placards.

Rares sont les films exploitant autant le thème du voyeurisme et ses dérives que celui-ci, excepté le maître étalon du genre, Peeping Tom (1960) de Michael Powell. Thématique logique quand on sait que le film ne repose que sur une question : « Que verrait-on en se cachant toute la nuit dans l'appartement d'une femme ? ». Problématique fantasmatique de nombreux hommes laissant place à la part d’ombre qui sommeille en l’humain. Lynch va ainsi ouvrir la boite de Pandore d’une intimité féminine que beaucoup rechigneraient à profaner.

L’occasion s’offre à lui de se poser en tant qu’analyste d’un vernis putréfié laissant la place à des porosités doloristes. Le voyeurisme de son personnage glisse sur le masochisme de la femme épiée et sur le sadisme et la perversité de son bourreau. Illusionniste et manipulateur, le spectateur n’a d’autre choix que de voir ce que Jeffrey découvre avec horreur, le réalisateur explore toute une pléthore de moeurs sexuelles déviantes. Il parvient même à les regrouper ensemble lors de la scène mémorable dans la chambre de Dorothy Vallens (Isabella Rossellini). Jeffrey, coincé dans le placard, voit Frank Booth (Dennis Hopper) respirer de l’oxygène et frapper Dorothy tout en l’appelant maman. Scène proprement cauchemardesque où le voile est définitivement tombé. Débute alors une descente dans un monde glauque regorgeant de tueurs, de travestis et de psychopathes.

Et à Lynch de renforcer l’impression de malaise par une caméra épousant la vision de Jeffrey, l’œil mécanique se situant toujours derrière les stries d’un placard, dans l’angle d’un couloir ou derrière une porte entrouverte. Le réalisateur nous laissant la surprise de ce qui peut s’y cacher. Blue velvet est d’autant plus une œuvre majeure que son voyeurisme met en abyme la raison d’être de l’art cinématographique : le spectateur observe un homme en train d’observer une femme. Qui est le plus voyeur des deux ?

Le trou de la serrure n’est pas obstrué ? Jetez-y un œil. Et si vous êtes téméraire, tournez la poignée, par chance la porte ne sera pas fermée à clef. Vous pouvez avoir confiance sur ce que vous y découvrirez. L’hôte après tout n’est que David Lynch.


Fiche du film


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