Joies matrimoniales (Mr. and Mrs. Smith)




Mr and Miss Smith de Hitchcock est une comédie américaine qui se veut rafraîchissante, légère et divertissante. Malheureusement, le résultat final déçoit malgré un casting plutôt alléchant et un noir et blanc soyeux. La première comédie américaine d'Alfred Hitchcock est une demi-réussite ou un semi-échec, c’est selon. Car le film, trop inégal et trop enfermé dans les codes du genre, n’apporte rien de nouveau.

Après trois ans de bonheur, David Smith apprend un jour par un notaire que son mariage avec Ann est illégal. Il cache la nouvelle à sa femme, mais celle-ci reçoit elle aussi la visite du notaire qui la met donc au courant. Dès lors, pour faire payer à David cette humiliation, elle entend l’obliger à reconquérir son cœur comme au début de leur relation, retissant des liens forts entre eux…

Cet amour révolu qu’il s’agit de faire renaître, on en trouve un symbole saisissant dans la robe qu’Ann revêtit, mais qui ne lui va plus, pour leur rendez-vous au restaurant comme lors de leur première rencontre. Le bonheur du couple est retombé comme un soufflé, et leur relation semble vouée à l’échec. La routine s’est installée, stigmatisée par le « règlement intérieur » qui régit leurs actes, synonyme de contrainte et d’artificialité des rapports amoureux. La passion semble mourir à petit feu, laissant la place à la frustration.

Le comportement d’Ann est régi par une futilité infantile, immaturité faisant figure de régression eu égard à sa « condition » de trentenaire. Elle semble avoir perdu ses espérances. Pour les retrouver, pour raviver la flamme dans son couple, elle rend jaloux David. Le ballet amoureux prend des allures de jeu entre les deux protagonistes. La musique, dès la première séquence, par son rythme lent, sa mélodie légère et douce, renforce l’idée de puérilité qui innerve l’intrigue, mais aussi la quiétude et la douce insolence teintée d’impertinence et de naïveté qui règne au début.

Après ce prologue, leur relation prend un virage inattendu. La mise en scène de Alfred Hitchcock exploite alors de multiples représentations de la séparation du couple. Idée métaphorisée notamment par les deux billets de 1 dollar, soit le prix de la licence de leur mariage. Le ton vaudevillesque prend le dessus quand l’associé de David, Jeff, courtisera Ann. La réalisation met alors en relief distanciation et rapprochement affectifs de manière basique, mais toutefois cohérente, en jouant sur les espaces : les trois protagonistes sont dans le même plan, le personnage au milieu du cadre séparant les deux autres, comme un « parasite » à l’équilibre d’une possible union (David entre Jeff et Ann) ou à une possible réconciliation (Jeff entre David et Ann).

Contrairement à Jeff, David se détache par son impulsivité, sa volonté d’impressionner et sa virilité. Il est un homme de l’action alors que Jeff est un homme de la réaction. D’où le sentiment de manque qu’éprouve Ann avec Jeff. La jeune femme, après sa rupture avec David, devient le centre de gravité du film, n’hésitant pas à manipuler les hommes pour conquérir un pouvoir jusque là exclusivement masculin. Sa trajectoire se traduit par l’expression d’une liberté inédite : de femme au foyer elle devient la figure de la femme indépendante qui parvient à subvenir à ses besoins par ses propres moyens. Cette représentation d’une nouvelle condition de la femme constitue le seul élément du film qui repousse les clichés de l’époque.

Mais Mr and Miss Smith reste tout de même décevant, car Hitchcock n’arrive pas à transcender une histoire banale par une mise en scène plus efficace et virtuose, comme il sut le faire dans ses plus grandes œuvres (dans des genres cinématographiques certes différents). Mr and Miss Smith est certes sympathique, cependant, quand on connaît le talent du réalisateur britannique, on est en droit d’attendre autre chose de son unique comédie américaine qu’un traitement superficiel mettant en scène des personnages infantiles. Stanley Cavell, dans son ouvrage A la Recherche du bonheur, Hollywood et la comédie du remariage, aurait pu introduire ce film quand il a étudié The Awful Truth de Leo Mc Carey ou encore Bringing up Baby de Howard Hawks. Leo Mc Carey réussissant là où Hitchcock a échoué : nous faire rire avec la puérilité d’un couple qui s’aime mais ne sait pas se le dire.


Fiche du film


Logo IEUFC