Les Climats (Iklimler)




Les Climats décline sous forme de saisons l’histoire d’Isa, professeur d’architecture taciturne à l’instinct animal, et de Bahar, belle jeune femme, un peu sauvage elle aussi, mais promise à un avenir radieux. Un film très touchant, appuyé par une photographie majestueuse et des transitions souvent d’une grande intelligence.

Tout commence sous un soleil d’été. Chaleur de plomb, atmosphère étouffante, silence pesant. Rien ne va plus entre Bahar et Isa. « Tu t’ennuies ? », lui demande-t-il. « Non… », répond-elle. Bahar s’éloigne ensuite de quelques pas pour s’isoler. Plan fixe et contemplatif sur son visage, cadré de près. Pas un mot, pas un murmure, seulement le bourdonnement d’une mouche ; et quelques larmes qui coulent le long des joues de la femme, lentement, inexorablement, comme des feuilles tombant d’un arbre en automne. Dans ses rêves, il lui dit « Je t’aime » avant de la faire disparaître. Terrible prémonition.

Isa est un être parfaitement égocentrique, animé par des affects presque bestiaux. Mais par amour pour Bahar, il lui demande de partir. Elle n’est probablement pas heureuse, lui-même n’est visiblement pas satisfait de leur vie de couple. Rupture consommée, colère, rancune puis résignation : Bahar part loin pour oublier.

En cet automne, elle ne donne plus de nouvelles. Isa reprend donc sa vie d’avant, le morne train-train du quotidien, les cours, les discussions avec les collègues, sa thèse qu’il ne parvient pas à finir. Rien ne nous laisse deviner la souffrance qu’est la sienne. La blessure s’est-elle refermée ? L’amour qu’il éprouva est-il encore en train de saigner tout son être ? A-t-il fait le deuil de leur relation ? C’est au détour d’une discussion avec une ancienne maîtresse qu’il apprend où s’est « enfuie » Bahar…

Le film s’achève de la même manière qu’il avait débuté : Bahar laisse échapper quelques larmes. Elle n’a pas un regard pour l’avion qui vole au dessus de sa tête puis se perd dans le ciel, emmenant avec lui l’amour de sa vie. C’est l’hiver, et les flocons de neige confèrent au décor une mélancolie d’une tristesse infinie. Ce ballet cruel et silencieux d’un amour gâché ne connaîtra pas le printemps…

Economie de paroles, mais les regards en disent long : en cadrant au plus proche des personnages, Nuri Bilge Ceylan, auteur du déjà remarqué Uzak, nous place en spectateurs intimes d’une romance tragique. Cependant, la caméra, même en nous confrontant de manière directe à la solitude et au désarroi des personnages, sait imposer une distance pour ne pas se faire intrusive. Les deux êtres en perdition restent insaisissables ; on cerne leur malaise sans le comprendre forcément, leurs réactions étant imprévisibles, leurs regards et leur détresse sont amenés à rester sans réponse. Spectateurs impuissants de cette valse sentimentale inaccessible, nous les laissons se débattre et s’agiter au gré d’une mise à mort de leur amour.

Capter les moindres états de l’âme. Une parole révélatrice ou un silence trop appuyé. Des yeux qui se ferment, un front qui se plisse, des lèvres qui deviennent sèches, un soupir, une larme, un sourire. Et toujours ces plans longs et fixes, d’une pudeur extrême, sur des visages en souffrance. Souffrance latente dont le seul exutoire est l’explosion d’une violence physique primaire, comme en atteste l’atroce séquence de viol plus ou moins consenti.

Pourtant, Bahar et Isa s’aiment. Mais ils ne sont pas faits pour s’entendre, trop de différences climatiques.


Fiche du film


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