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Coffret DVD Robert Siodmak (Cobra Woman, Les Mains qui tuent, Les Tueurs)

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Robert Siodmak : un allemand à Hollywood !

Petit maître pour certain, Robert Siodmak est un cinéaste méconnu et à redécouvrir de toute urgence. Avec ce coffret regroupant 3 films de ses débuts Hollywoodiens, voici l’occasion de se plonger dans ce qui fut sans doute sa plus grande période créatrice : les années 40, et le film Noir, qu’il contribua largement à inventer sous sa forme désormais classique.

Le parcours de Robert Siodmak est des plus incroyables : après voir connu des débuts plus que prometteurs dans le cinéma allemand, son pays d’origine, il s’enfuit en France dans les années 30, où il refait ses preuves film après films, travaillant avec les plus grandes stars de l’époque. Il fuit de nouveau pendant la Seconde Guerre Mondiale pour rejoindre les Etats-Unis, où il doit encore tout rebâtir. Il profite du nom de son frère, scénariste reconnu, pour obtenir un contrat à la Universal, qui le cantonne au début à des productions de seconde zone, où l’auteur se sent largement frustré. Mais, faisant preuve de son immense talent de metteur en scène et de directeur d’acteur même dans des conditions financières limitées, il va gagner la confiance du studio et enfin pouvoir réaliser ce qui reste encore parmi ses meilleurs films : Les Mains qui Tuent en 1944 et Les Tueurs en 1946.

Avec ce coffret, on peut observer cette période cruciale dans la carrière du cinéaste, lorsqu’il quitte enfin les films de série B pour arriver à ce qui lui tient le plus à cœur : le film Noir. Cobra Woman est un peu son passeport, le film par lequel il affirme un talent capable de transcender une histoire gentillette pour offrir un spectacle tout en vitalité du montage, en explosion technicolor et en humour. L’histoire de ces deux sœurs jumelles qui s’affrontent dans une île du Pacifique est ainsi en quelque sorte un terrain de jeu où le cinéaste expérimente, s’amuse au détour d’une scène de danse particulièrement explicite, où la musique frénétique va prendre littéralement possession des personnages, un procédé que l’on retrouve dans Les Mains qui Tuent. Le cinéaste semble en effet prendre beaucoup de plaisir à filmer la musique, et ses effets multiples sur la psyché humaine, toujours prête à se faire corrompre. Même si le film Cobra Woman reste anecdotique, il n’en est pas moins une fantaisie romantique où l’aventure assume pleinement sa légèreté.

C’est avec Les Mains qui Tuent que Siodmak signe son premier grand film américain, totalement abouti. Il y met en place tous les éléments du Film Noir tel qu’Hollywood va le populariser : urbain, angoissant, digne héritier de l’expressionnisme allemand avec son Noir et Blanc ultra contrasté. Le film fait immédiatement penser à Fritz Lang, période M le Maudit. Dans une ville qui semble ne vivre que la nuit, un innocent est emprisonné pour l’assassinat de sa femme alors qu’il était au théâtre avec une inconnue que le spectateur a vu, mais dont personne ne semble se souvenir. Situation totalement schizophrénique dont seule sa secrétaire Carol, secrètement amoureuse de lui, saura le sortir.

Le titre original du film est Phantom Lady. Dans les riches suppléments, le directeur de la cinémathèque Suisse fait remarquer avec justesse qu’il y a trois femmes fantôme dans ce film, résolument progressiste de ce côté là, puisque ce sont elles qui font avancer toute l’histoire, le protagoniste principal étant enfermé. Il y a d’abord cette épouse décédée que l’on ne voit même pas au début du film, si ce n’est sur un tableau dans l’appartement du couple. Il y a ensuite cette mystérieuse inconnue que personne n’a vue malgré son immense chapeau. Et il y a enfin Carol, amoureuse en secret, qui va devoir se travestir en prostituée et se mettre en danger pour sauver un homme. Autour d’elle, c’est un univers urbain, nocturne et moite que dessine Siodmak, par des touches d’ultra réalisme qui viennent se mêler à l’aspect plus généralement expressionniste de ses images. Ses origines allemandes expliquent sans doute cette référence omniprésente, avec ces ombres appuyées, et cette recherche de cadrages originaux qui nous montrent les faits sous un jour inattendu. Une scène est ainsi particulièrement mémorable, lorsque Carol accompagne un batteur de jazz qui doit pouvoir l’aider dans une sorte de hangar où il joue avec son groupe. Lors d’un solo de batterie incroyable, Siodmak fait monter la tension, par le jeu sexuel qui se noue entre le musicien et Carol en séductrice et par un montage quasi surréaliste, qui donne à ce passage une intensité et une rage rares pour l’époque.

Cinéaste de la cruauté, Siodmak ne parlait jamais de ses films ou de ses idées artistiques, bien que ses films parlent beaucoup de lui, de manière interposée. Il est ainsi fascinant de noter que le véritable tueur que l’on cherche dans Les Mains qui Tuent est un psychopathe très proche de M le Maudit, possédé par une folie que la société amplifie. Siodmak éclaire violement ses mains dans tous les plans où il apparaît, elles deviennent comme autonomes, détachées de ce corps très bien intégré socialement, lui. Il s’agit d’un artiste, sculpteur, qui porte un imperméable très militaire, ainsi qu’une rigueur et des traits physiques qui lui donnent un type clairement allemand. Le cinéaste voulait sans doute par là évoquer le nazisme, et sa manière d’infuser les esprits même les plus sensément éclairés. Les Mains qui Tuent est en tout cas un magnifique portrait femmes dans une société en pleine décadence.

Les Tueurs est sans doute l’un des films les plus mythiques du cinéaste, puisqu’il est à la fois la première apparition au cinéma du beau Burt Lancaster, dans le rôle d’une brute épaisse qui se fait froidement tuer au début du film, mais aussi l’apparition majeure d’une jeune actrice en éclosion : Ava Gardner, dont la robe noire qu’elle porte pendant une seule scène est devenue totalement mythique. Avec ce film, se dessine aussi très nettement l’autre influence majeure revendiquée par Siodmak (hormis Lang) : Orson Welles, auquel il emprunte ici la structure narrative de Citizen Kane, puisque le film avance à travers 11 flash backs, qui vont reconstituer la vie de cet homme assassiné au début, à travers les témoignages de différents personnages.

Encore une fois, l’univers du film est nocturne, urbain et volontiers claustrophobe. Et la violence y est représentée avec une violence sèche rare pour l’époque : le film s’ouvre ainsi par l’arrivée de deux ombres noires vues de dos, sortent d’anges de la mort fonçant sur leur proie, ce Suédois qu’ils vont abattre froidement alors qu’il est dans son lit. Siodmak fait preuve d’une grande maîtrise du découpage pour faire passer un maximum d’éléments dans le hors champ, la lumière et la mise en scène se chargeant de faire propager le récit. Cette scène de tuerie est un modèle du genre, et le film recèle plusieurs moments de bravoure très « Wellesiens », comme ce hold up filmé en plan séquence depuis une grue, ou la scène du combat de boxe ultra réaliste (où Lancaster se serait réellement fait assommer). On sent que Siodmak expérimente beaucoup, qu’il cherche des formes inédites pour raconter cette histoire de brave garçon amoureux d’une femme fatale qui le conduit directement à sa perte, puisqu’on commence par sa mort même. Une vision totalement noire et pessimiste qui se propagera ensuite dans tous les polars Hollywoodiens qui suivront, mais que Siodmak pousse très tôt, très loin.

La violence mais aussi l’érotisme, montrés par l’art d’une mise en scène alliant sècheresse et baroque, façonnent le style Siodmak – tellement percutant pour l’époque que Les Tueurs obtint le plus grand nombre de nominations à l’oscar en 1946 et lança la carrière de ses deux interprètes principaux. A revoir aujourd’hui ce film, on se rend compte de la richesse de son imaginaire, qui a tracé un pont entre la rigueur morale du cinéma allemand de Lang et l’inventivité virtuose et démonstrative de Welles. Comme on le sait si bien : « Quand il eût franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » Avec Siodmak, le cinéma devient définitivement un territoire hanté.


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