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Coffret Douglas Sirk-Partie 3 : Les mélodrames allemands

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Carlotta Films persiste généreusement. Pour ce Noël 2009, ce sont les mélodrames allemands, originels et en noir et blanc de Douglas Sirk qui sont édités en DVD. Esthétique, critique sociale, lyrisme : des prémices étonnantes.

Fassbinder le premier, Almodovar quelques années après, Todd Haynes et François Ozon aujourd’hui : s’il est un cinéaste que ses cadets ne cessent de réévaluer et d’encenser, c’est bien Douglas Sirk. À défaut d’évoluer dans les mêmes sphères, ces héritiers – reconnaissants, révérencieux – partagent au moins un substrat commun : ce goût inextinguible pour les mélodrames flamboyants du réalisateur germano-danois, ceux-là même qu’il égrena en une seule décade, au plus fort de sa période hollywoodienne. Entendez dans les années 50.

Ceux-là même, aussi, qu’un cycle récurrent au ciné-club de France 3, par exemple, ou qu’une rétrospective à la Cinémathèque de Paris (en 2005) ravivent chaque fois davantage dans le cœur du public. Ceux-là même, enfin, qui ont tout bonnement posé les codes du genre : stylisation fondée sur l’antithèse, sens du détail métaphorique, critique sociale au travers d’une histoire marquée par le sceau de la fatalité, pulsions, névroses… couleurs. Ah oui, décidément les couleurs : rouge, jaune, violet, comme autant de symboles, de désirs, de secrets…

Les quatre lascars pré-cités, tous cinéphiles, savent pourtant qu’avant de s’appeler Douglas Sirk et de réaliser Le Secret magnifique, Tout ce que le ciel permet, Ecrit sur du vent ou Mirage de la vie, leur « maître es 7e art » répondit d’abord au nom de Detlef Sierck, et qu’il fit ses classes sous la bannière de la UFA, de 1934 à 1937, avant de fuir le IIIe Reich nazi. Serait-ce que ni Fassbinder ni Almodovar n’ont eu accès à ces étonnantes prémices ? On peut penser, pour le premier en tout cas, que le noir et blanc de ces œuvres originelles aurait tout autant imprégné et nourri son imaginaire. C’est en tout cas ce que nous propose de découvrir Carlotta Films qui, poursuivant la réédition si judicieuse, si généreuse en DVD, des films de Douglas Sirk, s’attaque, en ce Noël 2009 et pour cette « partie 3 », aux mélodrames allemands du monsieur.

À l’origine

Mieux qu’une proposition originale (en V.O., de fait), un véritable cadeau. Car rares sont ceux qui connaissent de visu la période germanique de Sierck, même si, au moins de réputation, Paramatta, bagnes de femmes et La Habanera ont forcément chatouillé la curiosité de générations de cinéphiles-cinéphages. Nantis tous deux, en effet, de la très glamour Zarah Leander, immense vedette (suédoise) de l’époque, cultivant l’un et l’autre le sens littéral du terme « mélodrame » (« plus de musique que de drame », disait Sirk lui-même), ces deux longs métrages brodent bien évidemment sur le motif du sacrifice en amour et de ses corollaires : l’enfermement et les illusions perdues. Nappé d’ombres et de brumes pour le premier, de chaleur et de vent chaud pour le second, ils sont indiscutablement « sirkiens » avant l’heure (La Habanera, réalisé en 1937 tout comme d’ailleurs Paramatta,  est son dernier long métrage allemand avant l’exil pour l’Italie, puis la Suisse, la Hollande, la France et, enfin, les États-Unis). Jouant clairement sur l’ambivalence des personnages et les contrastes (Porto Rico, dans La Habanera, paradis infernal dominé par un tyran, métaphore en forme de pseudo opérette de l’Allemagne d’Hitler ?), tout y est, en germe et déjà épanoui. Le lyrisme et la transcendance. Même si, parfois, la puissance émotive de ces deux films et le maniérisme du jeu des acteurs ont quelque peu vieilli. Le risque de toute exhumation ?

Pas forcément. Car c’est précisément le long métrage le plus ancien des quatre proposés dans ce coffret qui est le plus captivant. La Fille des marais, réalisé en 1935, seconde pièce du puzzle teuton de Detlef Sierck  – et son premier grand mélodrame –, oscille certes entre Renoir et Dreyer, d’un point de vue esthétique. Apparemment… Car il est déjà tout à fait singulier, comme précurseur de ses grands classiques américains. Adapté d’une nouvelle de l’écrivain suédois Selma Lagerlöf (prix Nobel en 1909, très connue en Allemagne et en Scandinavie dans les années 30), il permet au cinéaste d’investir d’emblée cette thématique (par la suite obsédante) de l’opposition (la nature et la ville, la femme et l’homme, les pauvres et les riches, etc.). Et ce, à travers la critique d’une petite société conventionnelle, mesquine, aliénante, où parvient malgré tout à se nouer un amour sacrificiel, exalté et beau. Nulle niaiserie dans cette chronique pour l’essentiel tournée en extérieur. Une vraie montée en puissance dans la dramaturgie, une grande fluidité dans le récit, une fine utilisation de la lumière, et déjà quelques plans d’une sobre modernité : l’émotion, cette fois, est intacte.

Bien sûr, malgré un travail de restauration, l’image ne parvient pas toujours à dissimuler les affres de l’âge (Carlotta affiche élégamment une mise en garde sous forme d’excuses, avant le début du film). Mais l’on peut voir aussi, dans ces dommages relatifs, atténués en tout cas, comme un clin d’œil à la doctrine bouleversante et contagieuse qui traverse tous les chefs-d’œuvre de mister Sirk : en dépit des regrets et des blessures, la cause n’est jamais perdue. N’est-ce pas Rainer Werner, Pedro, Todd, François… et les autres ?

Coffret Douglas Sirk-Partie 3-Les mélodrames allemands, édité par Carlotta Films, version originale sous titrée.


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