Le Destin de Madame Yuki (Yuki fujin ezu - Kenji Mizoguchi,1950)


Le Destin de Madame Yuki (Yuki fujin ezu - Kenji Mizoguchi,1950)

Dans « le Destin de Madame Yuki », Kenji Mizoguchi ébauche le portrait évanescent d'une de ses égéries consumée par la passion destructrice qui la domine et dans laquelle elle s'abîmera corps et âme. Ensorcelant.

Article de Alain-Michel Jourdat



Les drames humains sont universels et celui ou celle qui ne peut vivre dans l'honneur, inapte à endurer l'opprobre de la disgrâce, meurt dans la purification de ses péchés. Cette manière d'aphorisme compose avec un archétype viscéralement japonais.

Transposé à l'esthétique ondoyante de la mise en scène mizoguchienne, c'est le thème phare de la femme outragée qui ne parvient à se libérer du joug de l'oppression de l'homme qu'au prix du sacrifice ultime de sa vie. Le Destin de Madame Yuki prélude à la dernière décade des films qui épousent ce leitmotiv mizoguchien en abordant la condition féminine confrontée au dévoiement des mœurs de l'ère de la modernité japonaise de l'après-guerre.

Kenji Mizoguchi a toujours puisé son inspiration dans le creuset des drames cinématographiques shimpas initiés au début du 20ème siècle suite à la restauration Meiji. Issues de la tradition théâtrale kabuki, ces pièces se focalisaient sur les souffrances des femmes et les tourments de leur assujettissement à une société éminemment machiste. En confiant l'adaptation du roman de Seiichi Funabashi à son scénariste depuis L'Elégie de Naniwa (1936) : Yoshikata Yoda, Mizoguchi se défend de faire de la littérature. Il entend composer avec les goûts prononcés du public de l'époque pour ce genre dramatique Shimpa prédominant auquel il prête à dessein des modulations mélodramatiques.

Les secrets d'alcôve d'une « Madame Butterfly »

C'est par le truchement d'Hamako (Yoshiko Kuga), promue femme de chambre que l'on pénètre dans la propriété de Madame Yuki. Hamako donne une composition classique d'ingénue aux côtés de la femme en détresse dans un registre romantique. Elle voue une dévotion naturelle à sa maîtresse qui sera détrompée par ce qu'elle nommera sa « lâcheté ».

Une scène introductive la montre seule dans une relation presque tactile en miroir avec Madame Yuki dans l'intimité purificatrice de son bain thermal(onsen). Le bain thermal domestique ou public au Japon est un lieu de méditation qui stimule l'imaginaire. Hamako se glisse littéralement dans l'intimité de Madame Yuki en entrant dans un bassin avec la fraîcheur des sensations érotiques qu'aucune perception personnelle de transgression de l'ordre moral ne semble altérer. Mizoguchi excelle ici à décrire ce ravissement naturel dans cet espace relationnel propice à la contemplation. Hamako semble aux anges et se prend à rêvasser. La caméra suit l'inclination de son visage perdu dans ses songes selon un travelling latéral d'une infinie langueur affleurant l'eau des bassins tandis que le fil de ses pensées se dévide en off. Le travelling fait ainsi le tour du propriétaire de la villa pour retrouver Hamako habillée à son point de départ.
 



Madame Yuki, épouse déchue, abusée et aux errements dissolus


Madame Yuki (Michiyo Kogure) est l'héritière d'un haut lignage d'une famille aristocratique ruinée. Elle est au supplice face à un mari abusif Naoyuki (Yanagi Eijiro) pour lequel elle s'est prise de dégoût et n'éprouve que haine refoulée mais qui maintient l'ascendant sur elle par son emprise sexuelle. En sa présence et sous sa coupe, elle sacrifie à la jouissance des sens sans apparente retenue. Son vieux père au titre de vicomte vient à mourir inopinément qui lui laisse pour tout héritage le domaine familial qu'elle décide de reconvertir selon ses vœux en « auberge(ryokan) élégante pour clientèle distinguée »sur le conseil de son confident Kikunaka (Ken Uehara). Epouse déchue de son titre de noblesse ,elle est ouvertement bafouée par son mari qui installe sa maîtresse Ayako(Hamada Yuriko) dans le but de capter l'héritage. Tachioka (Yamamura So), personnage équivoque acoquiné au mari ourdit un plan machiavélique qui vise à laisser croire à une relation adultérine entre Yuki et Kikunaka. Ce subterfuge conduira Yuki à se suicider.Face à un dilemme moral, elle fait un choix courageux en rétablissant l'ordre moral par son troublant sacrifice.

L'aversion de Mizoguchi pour la gente masculine est manifeste ici mais ambivalente car on lui reconnaissait des penchants sadiques dans sa fréquentation des prostituées des bordels et il semble vouloir ici les exorciser. Aussi épingle-t-il le mari viril comme la pire des engeances qu'il souligne encore par la trivialité d' un accoutrement grotesque de boxer à rayures.

Jouant sur les oppositions, Mizoguchi esquisse une idylle romanesque platonique d'emblée vouée à l'échec entre Madame Yuki et son confident transi d'un amour d'une pureté diaphane , le professeur Kikunaya qui enseigne le koto, cithare japonaise. Celui-ci se révélera impuissant dans tous les sens du terme à la tirer des griffes d'un mari brutal et calculateur.

La violence des relations charnelles qui entachent de scandales la maisonnée est suggérée par des ellipses qui font apparaître le couple comme un incube et une succube. A plusieurs reprises,le obi du kimono de Madame Yuki, son kimono, ses mules et un talisman à l'effigie d'un masque Noh en miniature au sourire curieusement salace jonchent le tatami de la chambre du couple évoquant l'acte sexuel dans une débauche ornementale désordonnée.

La caméra de Mizoguchi se veut allusive et élusive dans le même temps. Ainsi, la nuit même de la veillée du corps du défunt père de Madame Yuki, enfreignant l'interdit, le mari lutine sa femme en lui dénouant son obi. Au petit matin, Hamako apporte le thé dans la chambre et détourne un visage horrifié par les traces de débauche à même le tatami. Cherchant à l'humilier, le mari libidineux la contraint à plier le kimono de sa femme.

Une héroïne mizoguchienne éthérée, languide et désincarnée


Retranchée dans son pavillon et sa villa domaniales en surplomb d'un immense belvédère où elle vit pourtant confinée à souhait et assignée à résidence comme dans un donjon, Madame Yuki, trottant menu, livre sa frêle silhouette dans des poses alanguies. Elle se consume dans la mélancolie et se complaît dans le dolorisme de sa condition de femme abusée et trompée. Elle endure cet état de fait avec une amertume toute intérieure et compose une héroïne mizoguchienne éthérée, languide et désincarnée. Artisan de son propre malheur, elle succombera à la sujétion du vil suborneur qu'est son mari et lavera son honneur souillé et sa désespérante humiliation dans les eaux sulfureuses d'un lac. Le long plan-séquence de la fin qui combine travellings et mouvements de grue suit la fuite en avant effrénée de Madame Yuki cheminant désemparée vers son funeste destin. Elle semble disparaître du paysage comme happée par les fumerolles matinales formées à la surface du lac dans un anéantissement abyssal.

Avec ce film très décoratif d'une beauté plastique sans pareil, le cinéaste s'insinue de manière serpentine dans les secrets d'alcôve de cette Madame Butterfly avec une dextérité démoniaque. C'est pourtant un démon d'un tout autre ordre qui habite le corps de la protagoniste : le démon de la chair. En victime consentante, elle laisse son mari la traiter comme une fille de joie, simple objet de plaisir entre ses mains ; liée par contrat à une servitude sexuelle dévorante.

« Il y a des limites à la soumission » proteste de concert les domestiques attachés à la personne de Madame Yuki qui s'en défend : « Malgré mes sentiments, mon corps accepte contre ma volonté l'amour de mon mari. Un démon habite le corps féminin. Ce démon me domine chaque fois que je le vois. Je hais ma faiblesse . Pourquoi suis-je née femme et une femme doit-elle porter tant de péchés ? » Mizoguchi restitue ici le sensualisme romantique du roman éponyme qu'il adapte. Eperdue de détresse, Madame Yuki en vient à nier sa féminité et voudrait réprimer les élans de son corps. Peine perdue. Ce dernier se convulse en des tortillements lascifs de geisha et la lutte corporelle avec son mari est par trop inégale.

A l'évidence, Mizoguchi brosse un tableau très pictural d'une classe aristocratique et bourgeoise décadente qui vit dans une forme de dérèglement et d'affadissement des sens. Avec une finesse psychologique incomparable et pénétrante, il peaufine ses personnages les plus vils tandis que les plus faibles vont à la dérive comme les roseaux et les ajoncs du lac qui engloutit Madame Yuki.


Fiche du film


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