Et au milieu coule une rivière


Et au milieu coule une rivière

Une ode à la nature lumineuse et touchante.

Article de Jean-Michel Pignol



Au début du XXème siècle, dans le Montana, deux frères, Paul et Norman Maclean, grandissent dans une pure éducation presbytérienne, avec comme passion commune l’amour de la nature dont les longues parties de pêche font office de célébration dominicale. Jeunes adultes, les deux frères vont opter pour des chemins de vie différents et ne se retrouveront plus qu’à de rares occasions dans leur chaleureux foyer familial. Sortie en 1992, Et au milieu coule une rivière, doit en grande partie son succès à son lyrisme classique, à la beauté radieuse de ses paysages ainsi qu’à celle du nouveau chouchou d’Hollywood : Brad Pitt. Force est de constater qu’un quart de siècle plus tard, les charmes opèrent toujours. Au plaisir esthétique s’ajoute une dimension axiologique du récit. Robert Redford a dû patienter plusieurs années avant d’obtenir, de Norman Mac Lean, les droits d’adaptation de son roman autobiographique. On comprend, encore mieux aujourd’hui, cette persévérance, en mesurant à quel point les thématiques du récit n’ont jamais cessé d’accompagner la carrière et les engagements de la star. Autant de bonnes raisons de se replonger dans les grands espaces protégés du Montana.

 


Retour aux sources

Robert Redford est un écologique convaincu, et ce bien longtemps avant que cette idéologie ne soit récupérée par des politiciens ou autres célébrités en quête de virginité. Fuyant le tumulte hollywoodien, dès qu’il en a l’occasion, l’homme se réfugie dans les montagnes de l’Utah où il entretient, depuis plus de quarante ans, le domaine de Sundance. L’appel de la nature habite un grand nombre de personnages redfordiens. Le Trappeur de Jeremiah Johnson (Sydney Pollack, 1972), Sony Steele, le champion de rodéo qui vole un pur sang pour le remettre dans son milieu naturel, dans Le Cavalier électrique (Sydney Pollack, 1972), sans oublier Tom Booker, L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (Robert Redford, 1998).

Paul (Brad Pitt) refuse de quitter le Montana, même si, seul un journal de Boston pourrait faire décoller sa carrière de reporter. Norman (Craig Sheffer), qui accepte un poste d’universitaire dans la grande métropole, ne manque jamais l’occasion de revenir pêcher dans la rivière de son enfance. Pour Redford, ce qui est simple doit se filmer simplement. Le Redford réalisateur ne s’embarrasse ni d’effets de caméra, ni d’un montage sophistiqué. Cette absence de style mérite t-elle l’anathème ? Non. Tant la quiétude des longues scènes de pêche nous berce tendrement, tant la douce photographie, oscarisée, de Philippe Rousselot rend hommage à la riche palette lumineuse de ce paradis sur terre.

Si l’esthétisme soigné s’inscrit bien dans le moule du cinéma hollywoodien, le récit ne cède pas aux impératifs du grand spectacle. Peu de rebondissements, et surtout pas de héros chez la famille Maclean. Depuis sa première réalisation en 1980, Des gens comme les autres, la bienveillance de Redford pour la middle-class américaine ne s’est jamais démentie. Sans oublier non plus de rappeler les injustices dont sont victimes les minorités ethniques, les ouvriers agricoles mexicains dans Milagro (1988), et ici la compagne indienne de Paul.




La transmission


S’entraîner, s’appliquer pour posséder parfaitement l’art du lancer en rivière, travailler, épurer son texte pour maîtriser l’art de l’écriture ; dans son éducation John Mac Lean (Tom Skeritt) attache autant d’importance aux valeurs transmises qu’aux savoirs qui en découlent. Patience, humilité, écoute de son environnement, la pêche, comme le golf dans La légende de Bagger Vance (Robert Redford, 1998) est avant tout une école de la vie.

L’autorité du rigoureux pasteur écossais ne sombre jamais dans l’excès. Alors que les matinées sont exclusivement réservées à l’apprentissage, les après-midis sont une plage de totale liberté pour les jeunes Maclean, qui vont se confronter aux plaisirs et aux risques de la virilité masculine. Si le didactisme, pêché mignon redfordien par excellence, se fait un peu trop insistant par moments, le discours est exempt de tout manichéisme. La valeur d’un homme ne se mesure pas à l’échelle du bien et du mal, mais dans la fidélité qu’il témoigne envers ses premiers idéaux. Paul assumera seul la conséquence de ses actes, sans avoir à subir le jugement de ses proches.

Doubles écraniques de Redford, Paul et Norman représentent l’ambigüité qui nourrit la persona de la star. Doué, studieux et respectueux des institutions, Norman, tel Hubbell Gardiner dans Nos plus belles années (Sydney Pollack, 1972) est à l’image de son pays : tout lui arrive naturellement. Paul, trop à l’étroit dans son costume de WASP, n’hésite pas à s’isoler, ou à mettre sa vie en danger pour trouver son chemin. Son destin tragique rappelle ceux de Sundance Kid (Butch Cassidy et le Kid, George Roy Hill, 1969) et de Denys dans Out of Africa (Sydney Pollack, 1986). Bien plus que des traits physiques communs, Redford a trouvé et a magnifiquement exploité en Brad Pitt un supplément d’animalité et de folie qui sommeillait dans ses propres personnages.


Fiche du film


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