Taking Off (1971)


Taking Off (1971)

La génération hippie, un miroir tendu à la classe moyenne américaine pour se libérer des codes sociaux.

Article de Maxime Lerolle



Taking Off constitue une comédie de mœurs d’un genre singulier. Alors que bon nombre de ces comédies affectionnent de ridiculiser un ensemble de comportements jugés déviants ou de mettre en scène une barrière infranchissable entre deux catégories sociales, Milos Forman essaie par ce film de prouver à la génération des années 50, fidèle à l’American Way of Life, les vertus du mode de vie hippie porté par leurs adolescents.
Plutôt que la satire ou la polémique, le bien-être de la compréhension.

Douceur du montage

Au lieu d’une opposition franche, Forman fait le choix d’introduire la subversion, toujours sur le mode non-violent propre à l’esprit hippie, au cœur du conformisme de la middle class. La première séquence en est un exemple remarquable. Larry Tyne (Buck Henry), homme modeste et discret, apprend chez le psychologue un ensemble de gestes, assez ridicules, pour contrôler son anxiété. À rebours de ce désir de contrôle et d’effacement de soi, le montage parallèle présente une série d’auditions de jeunes chanteuses, toutes plus hautes en couleurs les unes que les autres, animées d’une même passion pour la musique folk, la quête de l’amour et l’expression de soi. Parmi elles, Jeannie Tyne (Linnea Heacock), la fille du couple qui a fugué hors d’un foyer trop étouffant.

Les auditions continuent tout le long du film, même lorsque Jeannie aura regagné le foyer. D’une certaine manière, les séquences musicales et les portraits de jeunes chanteuses représentent les moments les plus solaires de Taking Off, à partir desquels rayonne sur l’ensemble des personnages l’appel au bonheur et au dépassement de la bienséance. Montage parallèle et musique off forment un couple prisé par Forman dans son entreprise de libérer des adultes corsetés par le poids des bonnes manières : la très belle séquence scandée par la chanson « And even the Horses Had Wings » réunit ainsi l’idéal bohémien des hippies et des parents en quête de leurs enfants, et d’eux-mêmes.
 
Car, comme le dit Ann Lockston (Audra Lindley), une autre femme dont la fille a fugué depuis des mois, la recherche des enfants représente « une nouvelle expérience ». Une sortie d’un espace quotidien aseptisé, vidé de désirs à force d’être parcouru, et la plongée dans un environnement chatoyant où les Tyne retrouveront la joie d’être ensemble.


Une classe moyenne américaine en manque d’air

Taking Off
prend à revers nombre de films sur le mouvement hippie en choisissant d’adopter le point de vue des adultes. Alors que les adolescents restent finalement impénétrables, à l’image de Jeannie Tyne, dont le visage exprime peu d’émotions, et de son copain Jamie (David Gittler), quasiment muet, les adultes se livrent beaucoup et apprennent tout autant de leurs enfants.
La très amusante séquence de la marijuana représente un véritable pied-de-nez au système éducatif américain, en montrant des adultes en train d’apprendre le bonheur qu’éprouvent leurs adolescents lors de la prise de drogue. Placés sous les regards sévères des portraits d’austères ancêtres bourgeois, les participants à l’expérience, guidés par un hippie excentrique, se libèrent enfin des codes sociaux. Et certains, prolongeant la soirée par une partie de strip poker, pousseront le plaisir de redécouvrir leur corps jusqu’à, littéralement, le déshabiller (« taking off »).
Le good trip ressenti sous marijuana répare symboliquement la déchéance de l’alcoolisme dans lequel plongent Larry Tyne et son ami Tony (Tony Harvey) ainsi que le désert sexuel que traverse Lynn Tyne (Lynn Carlin), en manque d’amour physique au point de raffoler des anecdotes rapportées par son amie Margot (Georgia Engel). Dès lors, l’évasion sensorielle se place sous le signe de la positivité, alors que la morale petite-bourgeoise la stigmatisait systématiquement.
Premier film américain de Milos Forman, Taking Off contient déjà ce qui fera le succès de ses succès futurs, tels Vol au-dessus d’un nid de coucou(1975) et Amadeus (1984) : la douceur de vivre et la volonté sincère de comprendre l’autre.



Fiche du film


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