Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976)


Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976)

Quarante ans après sa sortie, "Taxi Driver" ressort en salles, en version restaurée. L'occasion de (re)découvrir l'obsédant Travis Bickle dans le New York paranoïaque des années 1970.

Article de Christophe Chemin



Une maxime est à l'œuvre dans Taxi Driver : se battre contre soi-même. La dualité est le point d’ancrage de l’œuvre de Scorsese. Tout se dédouble à volonté : les personnages principaux qui ont tous deux noms ; la ville qui se métamorphose entre le jour et la nuit ; les comportements sociaux d’une part, entre fausse solidarité et racisme, et moraux d’autre part, entre puritanisme aberrant et prostitution. Jaillissent alors toutes les pathologies et dégénérescences rongeant les États-Unis des années 1970, et qui offrent à Taxi Driver toute sa densité émotionnelle, servie par un sentiment inquiétant de saturation et de contrastes.

Travis Bickle (Robert De Niro) porte en lui les paradoxes liés à son époque, il est, comme le dit Betsy (Cybill Shepherd), « une ambulante contradiction » : d’un côté, il est attiré par un désir d’intégration sociale nécessaire pour se construire ses propres repères (comme le montrent son histoire d’amour avortée ou encore ses relations avec les autres chauffeurs de taxis) ; de l’autre, il se montre profondément raciste, avec, en arrière-fond, ce vieux fantasme sudiste consistant à abattre un Noir. Travis est un anti-héros, car la plupart de ses projets se soldent par un cuisant constat d’échec. Tout ce qui a trait à la quête de soi, se chercher une identité, se trouver une place dans la société, est annihilé par le réflexe de protéger son territoire contre l’Autre.

  
 
 

Le nerf de Taxi Driver repose sur deux problématiques : un « vouloir-être quelqu’un », stigmatisé par la pluralité des noms donnés aux protagonistes, et l’impossible réalisation de ce même mécanisme mimétique, car soit le personnage n’évolue pas, soit il échoue dans son devenir. En cela, le traitement de la ville de New York est remarquable, car nous donne à voir deux visions de la ville : une de jour, où la ville est banale et monotone mais garde la laideur qui lui confère son côté glauque ; une de nuit, où la ville mute avec les pulsions et aliénations des New-yorkais. Les habitants donnent corps à la ville mais cette dernière les oppresse. Son cœur bat au rythme de la vie de Travis, elle nous apparaît à la fois nerveuse, vulnérable et invivable, et également paradoxale puisqu’elle lie gigantisme (c’est une ville de plusieurs millions d’habitants) et figures de l’enfermement, du cloisonnement.

La nuit dans cette mégalopole est un lieu de défoulement, la journée est un lieu de refoulement et de frustrations, les jours baignant dans une décadence généralisée. La réversibilité des personnages dans un segment spatio-temporel donné (soit la journée, soit la nuit) est vertigineuse et contribue à occasionner une perte de repères pour les personnages – et les spectateurs. New York apparaît d’emblée, avec toutes ses rues et ses carrefours, comme un labyrinthe urbain. L’envers de la ville nous est montré à travers les personnages, lancés dans une quête identitaire mais qui se heurtent à un manque d’attaches et de repères fondamental et rédhibitoire. L’évolution de l’être n’existe pas, les personnages sont condamnés à rester ce qu’ils sont.

  
 
  

Scorsese insiste sur la notion de marginalité. Travis Bickle, insomniaque, revient du Viêt-nam et devient chauffeur de taxi de nuit ; il est le véritable révélateur des maux d’une Amérique pauvre puisque la nuit new-yorkaise révèle, au gré de ses déambulations, une société évoluant dans les ténébreux méandres d’une mégalopole. Les politiciens y trouvent leur intérêt, car l’insécurité générée est la base fondatrice de leurs discours démagogues et hypocrites, qui font miroiter au peuple un semblant d’union. Ce que démontre le personnage du sénateur Palantine et son slogan très démago "We Are The People".

Entre réalisme documentaire et stylisation (les couleurs rouge et jaune, présentes sur le drapeau de la Sicile et déclinées tout au long du film, font référence aux racines de Scorsese), le génie de Scorsese consiste à unir des registres et des esthétiques apparemment incompatibles sans qu’on n’en voie la soudure. On passe du réalisme à l’abstrait, à l'instar des plans à travers le pare-brise qui nous donnent à interpréter le monde tel que le voit Travis : un monde de tâches, informe et menaçant. Les destins individuels – ceux de Travis et Iris (Jodie Foster), par exemple, qui se croisent jusqu'à un final écarlate – se superposent, se confondent avec l’histoire collective : celle des années 1970, visions d’une Amérique désenchantée...


Fiche du film


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