Les Quatre cents coups (François Truffaut, 1959)


Les Quatre cents coups (François Truffaut, 1959)

"Les Quatre cents coups" ou quelques images de l'enfance d'Antoine.

Article de Fabien Alloin



Refaire Les Quatre cents coups (1959) mais pour aller où ? Quelle nouvelle peau donner à ce film après toutes ces années ? Où aller le chercher quand à travers lui parle tout un pan du cinéma français ? Dans une dernière scène, Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud), échappé de son centre de redressement, court sur la plage en direction de la mer, de l'océan qu'il voulait tellement voir. La caméra l'accompagne jusqu'à l'eau comme le fera celle d'Andreï Tarkovski quelques années plus tard quand elle suivra la même course du jeune héros de L'Enfance d'Ivan (1962). Ivan et Antoine ont à peu de choses près le même âge mais si Ivan a connu la guerre et y a participé, Antoine est né après 1945 dans une France en reconstruction. Paris paraît toute jeune devant la caméra de François Truffaut. La mère d'Antoine y rencontre son amant dans des rues bruyantes et fumantes comme si elles venaient à l'instant de sortir du sol. On va au cinéma comme si les frères Lumière l'avaient inventé la veille. Les enfants s'amusent à se perdre dans la ville car chaque coin de rue, chaque place, chaque parc s'ouvre sur un nouveau monde où tout reste à modeler. À l’intérieur au contraire, à l'école ou chez ses parents, l'odeur de naphtaline est entêtante. Dans sa classe Antoine est mis au coin et à la maison personne ne s'intéresse vraiment à lui - et surtout pas sa mère. Le jeune garçon essaye par ses propres moyens de s'échapper des quatre murs érigés autour de lui - en écrivant contre eux quand il est au piquet ou en lisant Balzac seul chez lui - mais rien n'y fait. Les plus beaux moments du personnage que met en scène François Truffaut sont dehors, là où se trouvent désormais les caméras.

La mer d'Ivan et...
 

... celle d'Antoine.
 
 
L'histoire d'Antoine est celle d'une fuite en avant, d'une fugue perpétuelle sans retour possible au domicile parental. Dès la première nuit que le jeune garçon passe dans la rue, ses parents le perdent. Ils ne peuvent plus le reprendre chez eux car ce qu'il a vu à l'extérieur, la vie possible qu'il a entraperçue, il a l'impression de pouvoir la saisir ; de l'attraper en vol. Pourquoi rentrer quand notre vie est là, dehors, à nous attendre ? Dans L'Enfance d'Ivan ou encore Allemagne année zéro (1948) de Roberto Rossellini, les illusions des enfants, même si le monde qui les entoure tend vers l'onirique - les marées de forêts chez Andrei Tarkovski et les ruines de Berlin chez le cinéaste italien -, doivent toujours se confronter à une réalité qui les dépasse. Les Quatre cents coups laisse au contraire à Antoine beaucoup de libertés, comme si l'illusion ne sortait pas de sa tête mais naissait autour de lui. Le jeune garçon court dans un monde constamment en mouvement. C'est ce monde qui se présente à lui quand au centre d'un rotor de fête foraine tournant à toute allure, l'image fixe des spectateurs se met à bouger. François Truffaut, en séparant Antoine de sa mère, en le déscolarisant, en lui faisant fumer des cigarettes, boire du vin et commettre de petits larcins en fait un bloc de réel contre lequel se plie l'univers tout entier. L'impression qu'on a gosse, l'impression que rien ne peut nous arriver et qu'à notre hauteur c'est nous qui voyons le mieux, François Truffaut la cristallise pour son premier film sur les colossales petites épaules de Jean-Pierre Léaud. Des premiers mensonges de classe à la rencontre des derniers instants avec une psychologue à qui il parle comme il ne pourra jamais le faire avec sa mère, le visage du jeune acteur et son intonation si particulière emportent tout. Au contraire d'Ivan ou d'Edmund chez Rossellini, une fois qu'Antoine sera arrivé au bord de la mer, quand il ne pourra plus avancer, il tournera instantanément son dos aux vagues et aura un dernier regard pour la caméra. Rien n'est fini quand se termine le film de François Truffaut. Ivan semble presque marcher sur l'eau mais Antoine devra la contourner ou revenir sur ses pas. Le regard figé de Jean-Pierre Léaud quand arrive la fin des Quatre cents coups, bien qu'immobile, vibre de sa promesse. Et si avant de rentrer à la maison on en visitait plein d'autres ?


Fiche du film


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