Difficile de revenir sur une réussite aussi éclatante que
L'Aventure intérieure sans évoquer la folle alchimie de sa confection, à travers l'association des talents issus de la fameuse société de production Amblin. Fort du succès historique de l'acide
Gremlins (1984), Steven Spielberg reprend la casquette de producteur et laisse à nouveau les coudées franches à son protégé prodige
Joe Dante, qui se remet alors tout juste de l'échec critique et public de son
Explorers (1985). Les deux comparses, partageant un même goût prononcé pour le spectacle total, poussent ici le cinéma de divertissement à son paroxysme, et donc au-delà de ses limites imposées, élargissant de manière jouissive le champ des possibles.
Le scénario de Jeffrey Boam et Chip Proser, joyeux saccage d'un postulat dramatique jadis utilisé dans Le Voyage fantastique (1966) de Richard Fleischer, permet à Dante d'inverser totalement les schémas classiques, en injectant « Dean Martin dans le corps de Jerry Lewis ». En l'occurrence, le beau gosse charismatique Dennis Quaid (Tuck Pendleton) qui se retrouve miniaturisé, prisonnier du corps du névrosé et hypocondriaque Martin Short (Jack Putter), échappé du séminal Saturday Night Live. Dès la première scène du film, la couleur est annoncée : méfiez-vous des apparences. Le mystérieux générique, rythmé par la musique de Jerry Goldsmith qui livre ici l'une de ses meilleures partitions, nous montre des formes étranges qui, se dessinant progressivement, s'avèrent être les glaçons d'un verre de whisky filmés en macro. La séquence d'ouverture commence alors comme une flamboyante cérémonie militaire à la Top Gun, célébrant le courage et le mérite de soldats américains... Pour mieux se terminer en pirouette irrévérencieuse avec un Dennis Quaid complètement ivre qui fout tout en l'air dans la bonne humeur, tel un gremlin incontrôlable.

La note d'intention est claire : le personnage de Pendleton, c'est Dante, fauteur de troubles malicieux, tête brûlée qui n'accepte pas les règles d'un système hollywoodien trop balisé et ne peut s'empêcher de ruer dans les brancards. Mais le réalisateur est aussi un fan inconditionnel de cartoons doublé d'un grand timide, ce qui le lie étroitement à Jack Putter, héros malgré lui qui va devoir apprendre à dépasser ses angoisses. Dante s'en amuse à travers de nombreuses scènes que n'aurait pas renié Tex Avery et qui viennent illustrer les effets biologiques de la somatisation du personnage. Faisant confiance aux magnifiques effets spéciaux de Dennis Muren pour la société ILM (qui récoltera d'ailleurs un Oscar), à la photo classieuse d'Andrew Laszlo et à ses seconds rôles fétiches (Dick Miller, Wendy Schaal, Robert Picardo, Kathleen Freeman), le réalisateur maverick se lance à corps perdu dans l'aventure avec une générosité incroyable.
Chez le duo Spielberg/Dante, cette divine générosité dans le divertissement s'accompagne d'un vrai désir de flatter l'intelligence et les sens du spectateur en variant les plaisirs à foison. Dans un joyeux désordre : références au créateur de dessins animés Chuck Jones (qui se fend d'un caméo) et au cinéma parano des années 60 (impayable Kevin McCarthy), gags visuels percutants et punchlines imparables en cascade, méchants de BD hauts en couleur (Vernon Wells en tueur multi-fonctions, Robert Picardo en cowboy halluciné), courses poursuites endiablées, combat à l'intérieur d'un corps humain (un pur moment de SF), folie cartoonesque débridée (les méchants réduits à l'état de lilliputiens, Jack Putter prenant les traits du cowboy en passant par de multiples visages absurdo-horrifiques), amitié virile et même romance avec le personnage interprété par la jeune Meg Ryan. Pour autant, l'enjeu de L'Aventure intérieure n'est pas d'en mettre plein les yeux à tout prix mais bien de raconter l’histoire de deux hommes qui apprennent à se connaître et ce faisant, à se découvrir eux-mêmes. L’exploration du corps humain est alors un bon moyen pour Dante de montrer à quel point on vit en s’ignorant et en ignorant les autres.
Tout est pensé pour aller à l'essentiel, exploiter chaque possibilité du sujet, faire évoluer les enjeux dramatiques à un rythme soutenu, et surtout divertir, dans le sens le plus noble du terme. Et le but est plus qu'atteint. Etonnamment, le film ne trouvera pas son public outre-Atlantique malgré d'excellentes critiques - la faute peut-être à « l'une des pires campagnes de pub » que Dante ait pu voir, selon ses propres termes - et ne deviendra culte qu'en vidéo, préfigurant le suicide commercial couillu de Gremlins 2 et les difficultés de financement que le cinéaste rencontrera par la suite. Une œuvre pourtant à redécouvrir d'urgence pour mesurer le souffle créatif de l'âge d'or d'Amblin et apprécier le talent d'un réalisateur à part et injustement sous-estimé.