Boulevard du crépuscule (1950)


Boulevard du crépuscule (1950)

Hésitant entre hommage vibrant rendu à la période du muet et constat acide sur la cruauté du système hollywoodien, Wilder finit par choisir l’émotion.

Article de Laura Le Gall



En 1950, Hollywood est le point de réfraction de la crise politique et idéologique que traverse la société américaine, secouée par le maccarthysme et la chasse aux sorcières. L’ère des studios commence à décliner ; l’industrie hollywoodienne connaît des bouleversements comparables à celui qu’avait provoqué la venue du parlant. Boulevard du crépuscule, en proposant une représentation de l’envers du décor des studios, celui des scénaristes ratés et des stars déchues, s’ancre dans cette période qui voit s’éteindre l’âge d’or hollywoodien et vaciller les mythes qu’il véhiculait.
 
Ça commence comme dans un film noir : un cadavre flottant dans une piscine se met à raconter, de sa voix off désincarnée, comment il n’a pu échapper à ce désolant destin. Bientôt, le flash-back s’anime : on le découvre encore en vie sous les traits de Joe Gillis (William Holden, dont le cynisme des commentaires éclaire la sobriété du jeu), scénariste fauché peinant à vendre ses scénarios. Un coup du sort (et une course-poursuite effrénée avec des policiers) le parachute aux abords d’une demeure immense de Sunset Boulevard. Celle qu’il croit abandonnée « comme la vieille femme dans Les Grandes espérances, mademoiselle Haversham avec sa vieille robe de mariée et son voile déchiré, qui en voulait au monde entier de l’avoir rejetée », est pourtant habitée par Norma Desmond, ancienne star du muet continuant à vivre dans l’illusion délirante de sa gloire passée, recluse avec son majordome, Max von Mayerling.
 
De ce film noir qui s’engageait, elle aurait pu être la femme fatale, mais c’est vers le mélodrame qu’elle le fait chavirer : entourée de vestiges de sa grandeur révolue, Norma est une femme aux mille visages, manipulatrice, mégalomane, victime pathétique ne supportant pas de vieillir, actrice grandiloquente, star déchue ridicule, femme vampire. Le génie de Billy Wilder est d’avoir confié ce rôle à Gloria Swanson (mais Mae West et Mary Pickford avaient décliné l’invitation avant elle), qui fut elle-même dirigée par Erich von Stroheim dans les années 20, ici réduit au rôle de serviteur placide de l’ancienne reine du muet. Norma ne tarde pas à retenir Joe Gillis dans sa cage dorée, l’achète à coup de boutons de manchette en or et de manteaux de vison jusqu’à en faire son gigolo, qu’elle voudrait totalement dévoué à son culte.

 
 
 
Le film offre une succession de scènes mythiques qui naviguent entre célébration d’une période faste mais révolue (le muet comme âge d’or d’un art ayant abandonné ses enfants vieillissants), et regard cruellement planté dans une réalité carton-pâte, celle d’une usine à rêves hiérarchisée et tentaculaire. Où l’on voit de tristes figures de cire, Anna Q. Nilsson, H.B. Warner et Buster Keaton (« Je passe » est son unique réplique) dans leur propre rôle, tuant le temps en jouant au bridge. Où Cecil B. DeMille aux studios Paramount apparaît cruellement comme le seul dinosaure du muet ayant survécu au parlant. Où von Stroheim/Max se voit réduit au rôle de simple projectionniste de son film Queen Kelly (1928), qu’il tourna jadis avec Swanson/Desmond dans le rôle-titre, désastre financier ayant précipité leurs fins de carrière respectives. Où Norma/Gloria imite Charlot et reprend son rôle de Bathing Beauty pour Sennett, batifolant de façon pathétique sous l’œil ennuyé de Joe Gillis.

Film bavard à l’ironie mordante, truffé de bons mots (« C’était un bon producteur : la preuve, il avait un ulcère »), Boulevard du crépuscule impressionne donc surtout par ce jeu brillant de mises en abyme. Wilder ne se repait pas de la nostalgie que lui inspire son sujet et ne fait pas non plus un film à charge contre un système (auquel il appartient). Ces personnages qu’il dépeint dans la fiction se font rattraper à la fois par une réalité impitoyable, et par les rêves vendus par Hollywood. Quand Wilder offre à von Stroheim l’occasion de filmer Swanson une dernière fois, c’est par DeMille qu’elle croit être dirigée. La star, qui jadis envoûta les foules, se fait aspirer par le gros plan.


Fiche du film


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