Spartacus (1960)


Spartacus (1960)

"Spartacus" ou le peplum "de commande" revu et corrigé par un géant en devenir : reprise en salles.

Article de Andrew Desmond



Qui dit Kubrick dit focales courtes, format 4/3, longs travellings et zooms lents, couloirs fantomatiques et ballet de vaisseaux spatiaux sur fond de musique classique. En somme, on l’associe systématiquement aux films de la deuxième moitié de sa carrière. On aura en revanche bien moins tendance à songer directement à un film comme Spartacus. Bien que le film en question porte déjà les premiers stigmates de ses futurs traits stylistiques, il arrive au moment même de la période charnière de sa filmographie (entre Les Sentiers de la gloire,1957 et Lolita, 1962) où sa patte visuelle, stylistique et thématique commençait tout juste à émerger, lui conférant réellement le statut de « cinéaste de génie » qu’on lui attribue aujourd’hui. S’étant déjà essayé au film noir (L’Ultime Razzia, 1956 ; Le Baiser du Tueur, 1955) et au film de guerre (Les Sentiers de la gloire), l’heure était désormais venue pour Kubrick de s’attaquer au péplum, dont l’âge d’or touchait progressivement à sa fin, mais également au film de commande. En effet, avant que le metteur en scène du futur 2001, l’Odyssée de l’Espace (1968) ne vienne reprendre les manettes du projet, Anthony Mann était le premier choix de Kirk Douglas, également producteur du film. Viré par celui-ci en raison de « divergences artistiques », le poste fut donc confié par la suite à Kubrick, dont la reconnaissance publique et critique grandissait de jour en jour. Le tournage, bien qu’extrêmement houleux et pénible, donna naissance à uns des films les plus marquants et importants du genre en question.

En 73 av JC, l’esclave Spartacus parvient à trouver la liberté et accéder par la suite à la tête d’une armée gigantesque en encourageant le peuple à se révolter contre la tyrannie de l’empire.




Outre les questionnements métaphysiques et autres obsessions sur l’homme et son environnement, chaque film de Kubrick prend la forme d’une exploration à la fois d’un genre, d’un univers et d’une époque. Le cinéaste ne manqua pas de déroger à cette règle tout au long de sa carrière en y apportant à chaque fois un degré d’authenticité et de sincérité très élevé, quelle que soit l’histoire. Ici, hormis la coupe de cheveux de Kirk Douglas, le film parvient à atteindre un très grand niveau de réalisme en apportant un soin infime aux détails, la direction artistique et plus particulièrement aux décors, accessoires et costumes. Les séquences de combat et de batailles en sont d’ailleurs la preuve même, notamment celle où se rassemblent des hommes par milliers pour se battre aux côtés de Spartacus contre l’armée romaine.

Si la dimension ample et épique du film est sans aucun doute directement influencée par l’héritage de cinéastes comme Griffith et Eisenstein (notamment en termes de découpage et mise en scène), Spartacus aura indéniablement une influence colossale sur le Gladiator (2000) de Ridley Scott (film qui se situe réellement au carrefour de La Chute de l’Empire Romain (1964) du susdit Anthony Mann et de Spartacus). En effet, les similitudes entre les personnages et le synopsis du film de Scott et celui de Kubrick sont particulièrement frappantes, jusqu’à carrément reprendre certaines séquences du film de 1960. En termes de pure mise en scène, bien qu’il soit difficile de distinguer les séquences tournées par Mann de celles de Kubrick, on retiendra l’utilisation de longs travellings avant et arrière, révélant des personnages s’entraînant au combat. Un parti pris visuel que l’on retrouvera plus tard par le biais du zoom dans Orange Mécanique (1961) (le zoom arrière sur les personnages autour de la table de billard), les « tableaux » de Barry Lyndon (1975) ou encore de nombreuses séquences de Shining (1980) tournées à la steadycam.
 




Débutant sur le somptueux générique d’ouverture de Saul Bass accompagné par la partition d’Alex North, se clôturant sur un finale aussi puissant qu’émouvant, Spartacus étonne avant toute chose par l’ampleur de son entreprise, à savoir la vaste étendue du récit et des personnages, répondant ainsi parfaitement au cahier des charges du péplum de l’époque. On notera également que le film est sorti un an après le Ben Hur (1959) de Wyler, qui récolta plus d’une dizaine de statuettes dorées et parvient quand même à lui tenir tête en matière d’ampleur visuelle et scénaristique. Le casting quatre étoiles du film vient considérablement contribuer à sa réussite et l'on relèvera de ce fait la présence bienvenue d’acteurs de l’école Shakespearienne tels que Laurence Olivier, Charles Laughton mais également Peter Ustinov, dans les divers rôles secondaires d’hommes politiques et Sénateurs. Le réalisateur retrouve par ailleurs son comédien des Sentiers de la Gloire, ainsi que Tony Curtis dans le rôle du meilleur ami du protagoniste (on évoquera d’ailleurs un sous-texte homosexuel latent par moments, renvoyant une fois de plus au réalisme historique).

Probablement ce que le cinéaste aura fait de moins intéressant et de plus classique au niveau de la forme à l'échelle de toute sa filmographie, Spartacus n’en demeure pas moins une œuvre exemplaire dans son genre. Privé du fameux « final cut », Kubrick s’exilera dès lors à Londres pour poursuivre ses projets filmiques, malgré son très grand succès de l’époque. Le film qui succèdera à Spartacus sera le bien plus intimiste et sulfureux Lolita, adapté du roman de Nabokov, qui achèvera d’enfoncer les portes de l’aura hautement subversive du cinéaste et allumera la mèche de la deuxième partie de son œuvre...




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