L'Adieu au Maestro John Barry


L'Adieu au Maestro John Barry

Un des compositeurs les plus emblématiques du 7e art nous a quittés. Sa disparition questionne sur la capacité générale des artistes actuels à créer des œuvres destinées à durer.

Article de Justin Kwedi



Il n’avait plus composé pour le cinéma depuis dix ans déjà, et ses dernières apparitions publiques (notamment au festival de la musique de film à Auxerre il y a trois ans) l’avaient montré très fatigué et affaibli. Il n’empêche que sa disparition est un choc pour le cinéphile qui voit ainsi tout un pan d’émotions, de souvenirs et d’images mémorables lui revenir à travers les partitions inoubliables de John Barry. Ce n’est pas seulement un des plus grands compositeurs de musique de films qui nous a quittés, mais un artiste majeur de la scène musicale des cinquante dernières années.
 

Barry l’icône du Swinging London

L’arrivée de John Barry dans le monde du cinéma est une petite révolution au début des années 60. Si les grands compositeurs de l’âge d’or hollywoodien (Miklos Rosza, Elmer Bernstein, Max Steiner…) surent s’adapter et intégrer des éléments des musiques en vogue à leurs bandes originales, ils étaient le plus souvent d’une formation classique rigoureuse. Féru de jazz grâce à son père, ayant pris goût à la musique par sa mère pianiste, il a appris la musique presque en autodidacte. Entre la trompette qu’il maîtrise seul durant son service militaire, les leçons qu’il suivit chez l’arrangeur de jazz Bill Rosso et les percutantes prestations de son groupe John Barry Seven, son parcours le rattache à une certaine musique populaire plutôt qu’aux grands maîtres du classique.




De populaire, il n’y un qu’un raccourci à effectuer pour définir ce que fut Barry durant les années 60 : une icône pop anglaise au même titre que les Beatles ou les Kinks. Au même titre qu’un Ennio Morricone au même moment, Barry introduit les instruments les plus modernes et inattendus dans la musique de film. Cette modernité se confond avec l’icône de l'époque : James Bond. En dépit de la frustration de ne pas s’être vu attribué le célèbre James Bond Theme (à l’origine de Monty Norman, mais c’est bien le tonitruant réarrangement de Barry qui le rend si marquant), il lui offrira certaines de ces partitions les plus novatrices. Le mélange des genres au service de la mélodie la plus pure, c’est la raison d’être de la pop sixties. Barry l’applique en introduisant sonorités nippones dans You Only Live Twice, les premiers synthétiseurs et de la guitare électrique dans On Her Majesty’s Service tout en mélangeant ses influences jazz à des élans plus grandiloquents dans Goldfinger ou Thunderball. Jeune, dans l’air du temps et convoquant les plus grands artistes du moment pour les chansons écrites pour les Bond (Tom Jones pour Thunderball, Nancy Sinatra sur You Only Live twice…), Barry symbolise en grande partie la bande son du Swinging London des années 60, dont il mettra en musique certains des films cultes comme Le Knack… et Comment l’avoir.


Barry l’élégant romantique

John Barry est à lui seul le représentant d’une certaine forme d’élégance typiquement anglaise et de l’expression d’un romantisme exacerbé. Les arrangements de cordes sophistiquées et simples à la fois, la délicatesse et la répétitivité au service de la mélodie la plus pure auront plus d’une fois mis admirablement en valeur les images. Sa capacité à écrire des thèmes entêtants, Barry en aura usé sur des œuvres épiques comme Zulu ou La Vallée perdue, aux atmosphères ténébreuses et martiales. C’est pourtant dans l’expression de la mélancolie et des sentiments contrariés qu’il dévoile toute sa majesté. We have all the time in the world (version instrumentale, comme celle chantée par Louis Armstrong dans Au service secret de Sa Majesté) est une des plus belles mélopées romantiques du cinéma, auxquelles on peut ajouter celle de La Rose et la flèche ou évidemment le John Dunbar Theme de Danse avec les loups.




Les époques éloignées de ses films et la dimension de gestes courtois, noble et romanesque qui s’y attachent l’auront souvent inspiré, telle la partition oscarisée de Out of Africa, le plus méconnue Quelque part dans le temps ou d’autres films historiques comme Un lion en hiver ou Marie Stuart Reine d’Ecosse. Tout cela aboutira à un style très identifiable, souvent copié mais jamais avec le même touché délicat. La descendance la plus marquante est d'ailleurs à chercher parmi les artistes pop comme Goldfrapp ou Divine Comedy.


Barry le novateur
On aurait tort de réduire John Barry aux deux facettes précédemment citées, qui sont les plus identifiables. Il s’était montré capable de scores novateurs et en adéquation avec leur sujet dans La Poursuite impitoyable, histoire de lynchage rural dans le Sud des USA que lui, le dandy anglais, noyait de guitares sèches, de sonorités traditionnelles et d’harmonica typique du cru. Macadam Cowboy, avec ses ambiances urbaines et son urgence, se montrera tout aussi réussi. Barry saura également se remettre en question sur ses Bond des années 80 (il en composera onze) en alliant des instruments modernes (boîtes à rythmes, synthétiseurs) à son brio orchestral sur A View To A kill ou The Living Daylight (rendant mémorable un morceau de Duran Duran, c’est dire l’exploit). La plus grande force de Barry est également de relever par la seule force de sa musique des métrages discutables (l’inégal Moonraker), voire médiocres (l’infâme remake de King Kong de 76), au point de se demander quelles images lui ont été montrées pour délivrer une musique d’une telle beauté.


 

Et après ?
 
La disparition de John Barry, qui suit celle d’autres compositeurs légendaires durant les années 2000 (Basil Poledouris, Jerry Goldsmith...), pose la question de la pérennité de la création actuelle face à ce glorieux passé. Barry représentait une touche, un savoir faire, un style particulier qu’on ne retrouve malheureusement pas parmi les compositeurs actuels interchangeables, sortis des plus doués (Alexandre Desplat, Michael Giacchino...). Aujourd’hui et de manière générale, une certaine forme d’originalité et de questionnement artistique semble se fondre dans une uniformité médiocre. La disparition des affiches dessinées et pensées pour chaque film en particulier a laissé place à d’hideux montages photoshop, les bandes annonces sont toutes montées de la même manière, le marketing se fait de moins en moins inventif. C’est pourtant tous ces départements qui contribuaient à prolonger le plaisir au-delà du film lui-même et suscitaient les vocations. Avec la disparition progressive des plus grands artistes, c’est une certaine rigueur et originalité qui s’efface peu à peu, en plus de nos souvenirs, sans que la relève semble offrir les mêmes gages de talent.


       



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