Arnaud Desplechin, une affaire de famille


Arnaud Desplechin, une affaire de famille

Depuis près de vingt ans, Arnaud Desplechin tourne peu mais déclenche un engouement critique et public à chacun de ses films. Retour sur le parcours d'un surdoué du "nouveau cinéma français", par le prisme de la famille, l'une des lignes conductrices de sa filmographie.

Article de Jean-Baptiste Viaud



Arnaud Desplechin est cinéaste depuis 1991, époque où il signe son premier film, La vie des morts. Cinéaste depuis 1991 dans les faits, puisque Desplechin a toujours su qu’il voulait faire du cinéma, et qu’il lui fallait simplement attendre d’avoir fini ses études à l’Idhec, roulé sa bosse sur quelques courts-métrages et à des postes de technicien pour ses contemporains (Eric Barbier, Eric Rochant, Nico Papatakis) pour laisser éclater l’envie, l’apprivoiser enfin.

Cette envie, cette nécessité de cinéma éclot donc avec La vie des morts, vénéneux moyen-métrage de 52 minutes à peine, encensé par la critique à l’époque, et qui regroupe déjà tous les thèmes chers à Desplechin : la mort, le deuil, l’absence, l’angoisse, la famille surtout. La famille unie, désunie, décomposée, recomposée, la famille avec laquelle il faut composer, la famille avec laquelle on ferait bien sans, la famille dans tous ses états.
Dans La vie des morts, la cellule familiale est déjà, sinon dysfonctionnelle, du moins en crise, et pour cause. Pères, mères, frères et sœurs se retrouvent dans une grande maison de province, réunis autour de Patrick, qui s’est tiré une balle dans la tête et oscille entre la vie et la mort.
Pendant ce temps-là, les parents se déchirent, s’aiment, s’engueulent, se heurtent, se rabibochent, trouvent la paix, parfois, certains en tout cas. Et puis Patrick meurt, laissant cette même famille finalement unie autour d’un mort à chérir, lui qu’on n’a pas su aimer de son vivant.

Ces variations autour de la famille constituent un des nerfs centraux de la filmographie de Depleschin. Une filmographie qu’on dirait longue comme le bras, adoubée par toute la profession et déjà ancrée dans l’histoire du cinéma ; huit long-métrages seulement, pourtant. Cette impression vient peut-être de ce que le cinéma de Depleschin est dans l’histoire, dans la vie. Un peu dans sa vie aussi, qui revient sans cesse au détour d’une scène, de film en film.


La famille subie


Chez Desplechin, la famille, on ne la choisit pas forcément. On naît avec, et souvent, on la subit. Né en 1960 en province, à Roubaix plus précisément, le cinéaste grandit dans une ville un peu léthargique, entouré de deux sœurs et un frère. Marie est écrivain, Raphaëlle scénariste ; Fabrice est acteur puis diplomate français. Il le fera tourner dans ses trois premiers longs-métrages : La sentinelle (1992), Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) (1996) et Esther Kahn (2000) ; ainsi que dans son documentaire L’aimée (2007), où il filme la maison et les souvenirs de son père avant la vente de la propriété. Cette famille nombreuse, unie, de tradition catholique et plutôt confortable dans sa vie de province lui permet d’acquérir très vite une sensibilité artistique, en même temps que la grande complicité qui le lie à ses proches lui donne l’occasion de s’interroger sur la famille dès La vie des morts. Si lui s’en sort plutôt bien dans la « vraie » vie, Desplechin semble croire que la famille, ça peut aussi être insupportable.

Dans La sentinelle, son premier long-métrage, il s’attache à dépeindre les bouleversements de la vie de Mathias après que le jeune homme a découvert dans ses bagages une tête naturalisée. Sorte d’allégorie de la culpabilité collective autour de l’Histoire, La sentinelle n’est pas un film de famille à proprement parler mais déroule déjà une rhétorique autour de celle-ci. Fils de diplomate anciennement en poste à Aix-la-Chapelle, Mathias quitte l’ennui de l’Allemagne et le fantôme d’un père imposant, pour rejoindre Marie (Marianne Denicourt), sa grande sœur parisienne, chanteuse lyrique. Bientôt obsédé par la question de la tête embaumée retrouvée dans sa valise, Mathias va peu à peu se couper du monde et de ses proches. Et si La sentinelle est (entre autres) un thriller, on décèle déjà les tensions existantes au sein même de la cellule familiale. Marie, l’aînée un peu protectrice qui tente de sortir son petit frère des affres de l’immaturité, en est la plus parfaite illustration.


C’est peut-être dans son Esther Kahn (2000) qu’Arnaud Desplechin développe le plus le motif de la famille comme « objet subi ». Esther Kahn, c’est Summer Phoenix (sœur de Joaquin et River), jeune femme butée et renfermée sur elle-même qui vit et travaille dans l’atelier de couture de ses parents, émigrants juifs installés à Londres. Pour son seul film en anglais, le réalisateur suit la destinée d’un personnage ici aussi étouffé par le cocon familial, vilain petit canard d’une famille – une fois n’est pas coutume chez Desplechin – pauvre mais soudée. Si les autres membres semblent plutôt bien vivre la promiscuité, elle est en marge, « pauvre petit singe » aux dires de sa mère, en rupture avec le reste de la société. Et cette famille, qui la protège pourtant, devient un obstacle de plus à son épanouissement personnel. Il faut dire qu’elle, la fille d’immigrés sans le sou et à l’air revêche, se rêve soudain comédienne de théâtre. Un objectif qu’elle n’atteindra qu’en rompant définitivement avec ses proches.

Mais c’est à partir de Rois et reine (2004) que la famille prend la place principale de l’œuvre de Desplechin. Composé de deux histoires disjointes, Rois et Reine s’intéresse d’une part à Nora (Emmanuelle Devos), séparée par deux fois, sur le point de se remarier, mère d’un petit garçon né d’une union fugace, et qui doit faire face à la mort imminente de son père ; d’autre part à Ismaël (Mathieu Amalric), écorché de la vie, père de substitution du fils de Nora et placé à la demande de sa sœur en hôpital psychiatrique. Si le film regarde de près les vies disjointes et bientôt rejointes de Nora et Ismaël, il est surtout une formidable observation de la famille dans ce qu’elle a de plus aliénant.
Ismaël est haï par sa sœur qui lui reproche son égoïsme forcené, tandis que ses parents, un peu fantasques, préfèrent adopter un cousin grandi sous le toit familial que de tenter de sortir leur fils de l’asile où il se retrouve enfermé malgré lui. Nora, fille aimante d’un père écrivain, découvre à son décès que celui-ci l’abhorrait, à la faveur d’une lettre tombée de son dernier manuscrit. Dans la scène la plus poignante de Rois et reine, Maurice Garrel, le père de Nora, récite face caméra, dans des tons sépias, la missive que sa fille lit après l’avoir découverte.
On touche là à un trait récurrent chez Desplechin, qui sous-entend que non seulement l’amour filial et fraternel n’est pas inné, ne s’entend pas de lui-même comme fait acquis ; mais aussi que les concessions faites à l’égard de sa famille ne sont pas toujours synonymes de paix.


Ce trait se retrouve presque à l’identique dans Un conte de Noël (2008), drame bourgeois qui se déroule à Roubaix et ausculte les rapports entre différents membres d’une même famille au moment des fêtes de fin d’année. Alors que la mère (Catherine Deneuve), doit subir une greffe que seul un de ses descendants est à même de lui offrir, le fils prodigue (Mathieu Amalric), répudié par sa sœur (Anne Consigny) il y a des années, revient au bercail pour proposer sa moelle. Ici, les déclarations d’amour sont cachées derrière des phrases d’une violence inouïe, en apparence du moins. Il faut voir cet échange entre Amalric et Deneuve, assis de nuit dans le jardin : « Tu ne m’aimes toujours pas, hein ? » « Je ne t’ai jamais aimé. » « Moi non plus. » Car chez Desplechin, les révélations les plus terribles sont aussi les plus tendres, déclamées le sourire en coin et sur un mode rhétorique quasi-ludique. Qui aime bien châtie bien.
Ici encore, le cinéaste filme une famille qui se déchire pour toujours mieux se retrouver, sait ce que coûte le fait de vivre ensemble, incapable de sérénité mais faisant, quoi qu’il en soit, de son mieux.

La famille et ses fantômes

Autre fil conducteur des films de Depleschin : les fantômes. Fantômes de ceux que l’on pas pu ou pas su aimer de leur vivant, de ceux qu’on a aimés trop fort et qui reviennent nous hanter par à-coups. Dans La vie des morts, le décès de Patrick cristallise les angoisses d’une famille qui sait bien qu’elle devra vivre avec son mort. La sentinelle montrait un Mathias de vingt ans et quelques, chamboulé par la mort de son père haut diplomate, sempiternelle figure étouffante mais ô combien protectrice et rassurante. 


Rois et reine brode sur le même canevas de l’absence, et par deux fois. Nora se débat depuis une vingtaine d’années avec le fantôme de Pierre, son fiancé de fin d’adolescence dont elle tombe enceinte avant qu’il ne se suicide, poussé à bout par les desiderata et les exigences de la jeune femme à l’époque. Mais Nora va aussi devoir composer avec le fantôme de son père, d’autant plus lourd à porter qu’elle a découvert sur le tard qu’il ne l’aimait pas, en tout cas pas de cet amour chaleureux dont elle s’était depuis toujours crue la destinataire. Deux fantômes ici, donc, qui prennent au cours du film des traits de personnages à part entière. Pierre, vingt ans plus tard, lui apparaît en rêve, et peut enfin expliquer les motivations de son choix et son état d’esprit au moment de sa mort. Quant au père, vieil homme tout en retenue et bonté incarnée au long de son existence, se transforme en esprit tyrannique et boursouflé de haine après sa mort, revenant la hanter jusqu’au jour de son mariage. Du fantôme de Pierre, elle peut s’accommoder, et même en tirer une sérénité certaine ; celui de son père, elle ne s’en défera qu’en laissant de côté ses convictions intimes d’avoir été une fille aimable, et en brûlant la lettre qui blesse aussi sûrement qu’un coup de poignard.

Dans Un conte de Noël, les fantômes sont morts et vivants, mais occupent également une place de tout premier plan dans la vie des membres de la famille. Il y a eu un fils, emporté par une leucémie à l’âge de 7 ans, dont on n’a même pas pu visiter la tombe tant son souvenir est douloureux, encore ravivé par la maladie de la mère. Ce fils, mort trop tôt, ouvre le film tel un personnage de théâtre de marionnettes, héros central mais absent. Il est de tous les plans, souvent au détour d’une conversation, parfois même élément détonateur de crises enfouies. Mais les vestiges du passé prennent aussi les traits de Simon (Laurent Capelutto) qui, avec vingt années de retard, déclare sa flamme à sa cousine Sylvia (Chiara Mastroianni). Cette dernière apprend qu’il y a longtemps, trois hommes ont décidé à sa place de celui qu’elle aimerait. Simon, défait, n’avait eu d’autre choix que de s’effacer. Là, le fantôme n’en est pas un à proprement parler , et pourtant. Y a-t-il pire revenant qu’un amour qui ne s’est jamais fait ?


Enfin, il y a L’aimée, où l’intégralité du film est consacrée à ce souvenir des fantômes familiaux. Le documentaire, consacré à la vente par le père Desplechin de la maison familiale, montre l’instant où une demeure se vide peu à peu pour laisser place à un espace dépouillé, où ne subsistent que les restes d’une existence passée sur les lieux. Arnaud Desplechin filme son père, mais aussi son frère diplomate et ses neveux, sur le point de s’installer à Téhéran, où Fabrice est nommé. Ensemble, ils ouvrent des boîtes, rangent des documents, regardent des photos, s’interrogent parfois (« mais c’est qui, elle ? »). L’heure n’est pas à la tristesse mais à une certaine forme de nostalgie. Documentaire mais vrai beau film de cinéma, L’aimée capte tous ces petits instants de flottement où les membres d’une famille se séparent d’une maison qu’ils ont aimée, dans laquelle ils ont vécu bien longtemps. L’aimée, c’est donc la maison, mais aussi Thérèse, la grand-mère du cinéaste morte alors que son père n’avait que 18 mois. Progressivement, le film se recentre sur elle, pour finir en poème élégiaque sur la nécessité qu’ont les hommes des femmes. Il interroge encore une fois les soubassements de l’œuvre entière de Desplechin – l’absence, la vie des morts, la famille, ses secrets et ses névroses.

La famille d’adoption

Ce qui tombe bien, en cinéma, c’est qu’on peut choisir sa famille. C’est ce qu’a fait Arnaud Desplechin, certainement l’un des réalisateurs les plus fidèles à ses comédiens et à ses équipes techniques, qui s’est constitué depuis La vie des morts une tribu alternative, sa famille de cinéma. C’est à l’Idhec, à partir de 1981, qu’il rencontre son groupe d’amis fétiches, tous futurs cinéastes et avec qui il est voué à rester liés. Ces amis, ce sont Eric Rochant, Emmanuel Salinger, Pascale Ferran, Noémie Lvovsky. Cette dernière et Salinger, Arnaud Desplechin les fera tourner dans ses films. Lvovsky campe dans Rois et reine la sœur indigne de Mathieu Amalric, celle qui le fait hospitaliser ; quant à Salinger, il est au générique des trois premiers films de son ami d’école.

A partir de Comment je me suis disputé…, la clique Desplechin est véritablement formée : Thibault de Montalembert (3 films avec le cinéaste), Mathieu Amalric (4 films), Marianne Denicourt (3 films), et surtout Emmanuelle Devos, qui apparaît dans tous ses films à l’exclusion de Leo en jouant dans la compagnie des hommes. Hormis eux, on retrouve aussi Chiara Mastroianni dans Un conte de Noël plus de dix ans après Comment je me suis disputé…, fille d’une autre sœur de cinéma, Catherine Deneuve, et égérie des années 1990, décennie dans laquelle le cinéma de Desplechin a éclos. Et puis le frère bien sûr, Fabrice, qui tourne sous la houlette de son aîné par trois fois avant de reprendre son métier de diplomate.


Ce qui est fascinant, c’est de voir non seulement à quel point le cinéaste a su s’entourer d’amis de longue date qu’il prend un plaisir manifeste à filmer ; mais aussi comment il les regarde vieillir en même temps que lui, et comment son cinéma est ancré dans son époque et grandit avec. Dans ses trois premiers films, ses personnages ont une vingtaine d’années. Dans les deux derniers, ils sont coincés quelque part entre la trentaine et la quarantaine. Car Desplechin accompagne ses personnages, semble les faire mûrir de film en film, sachant exactement comment capter leur jeu au fur et à mesure de leurs collaborations. Il a fini par connaître leurs petits défauts et leurs grandes qualités, comme on sait celles des membres de notre famille.

Par ailleurs, l’adoption revient à deux reprises dans l’œuvre de Desplechin, par le biais de personnages ayant été adoptés à leur enfance. Dans Leo…, il adapte la pièce d’Edward Bond, Dans la compagnie des hommes, texte fougueux qui dit lui aussi les violences et les colères familiales. Il oppose Sami Bouajila à son père adoptif, Jean-Paul Roussillon, haï parce que trop aimé. Dans Rois et reine, c’est Roussillon qui a lui-même été adopté par sa mère, aimante mais qui n’a plus toute sa tête.

Le motif n’est pas récurrent, mais impossible de n’y voir qu’une simple coïncidence : Desplechin sait trop bien qu’il y a la famille qu’on a, et celle qu’on a choisie. Il faut voir comment Emmanuelle Devos, même quand elle n’a pas le premier rôle, occupe le devant de la scène : gitane italienne improbable dans Esther Kahn, pièce rapportée autour de qui la paix se fait dans Un conte de Noël. Pièce rapportée, mais pièce centrale quoi qu’il en soit.

La moelle épinière du cinéma de Desplechin, c’est tout cela. Des histoires de famille dans tous leurs états, forcément un peu folles, toujours dans la tension, et paradoxalement toujours dans un même élan de fol amour. C’est aussi un intérêt souligné pour l’observation du groupe, du « vivre ensemble », avec tous les efforts que cela demande, dans un style qu’il reconnaît volontiers héritier de la Nouvelle Vague, mais qui ne saurait au final souffrir d’une telle paternité. Le cinéma d’Arnaud Desplechin a son univers propre – un univers qui accorde un intérêt infini aux petits détails du quotidien, truffé dans le même temps de références littéraires, philosophiques et mythologiques (ses personnages s’appellent Junon, Faunia, Abel ou Spatafora) qui baignent tous ses films. Les morts, les haines, ces foules de petites rancoeurs ; toutes sont plus infimes que la vie elle-même qui, chez Desplechin, finit par nous emporter tous dans un souffle trop grand pour nous.





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