Retour sur la Princesse de Montpensier


Retour sur la Princesse de Montpensier

Grand morceau de mise en scène, œuvre d’auteur accomplie ou démonstration ennuyeuse et inaboutie ? Le dernier film de Bertrand Tavernier divise la rédaction.

Article de Josselin Naszalyi



A l’observation des différences existant entre le récit de Madame de Lafayette et le dernier film de Bertrand Tavernier dont il est l’adaptation, on se rend compte que celui-ci s’appuie sur le premier avec l’ambition de pouvoir s’en détacher rapidement en épaississant et densifiant son intrigue, et par là même d’acquérir une certaine ampleur absente du texte, celle-ci mesurable en terme non pas de spectacle mais de tension dramatique. Au final ? De l’ampleur il y a, certes – et la très grande mobilité de la caméra viendra là notamment pour traduire visuellement ce désir d’ampleur, intensifiant les connexions entre les espaces et, ainsi que le remarquait Mickaël Pierson dans sa critique publiée la semaine dernière, les interactions entre les personnages – mais elle est un peu vaine. Pour quelles raisons ?

A partir d’une situation – un mariage imposé – et de ses développements, le film nous parle de contrainte. De la contrainte que l’on impose aux corps, qui les forme, qui les modèle dans leurs attitudes ainsi que dans leurs pensées, qui les fait devenir et agir au regard de ce que l’on attend d’eux afin qu’ils viennent occuper leur place dans la mise en scène du monde. L’idée en elle-même n’est ni nouvelle, ni proprement cinématographique. Elle est porteuse d’un potentiel, à condition d’une appropriation par le discours tenu, ainsi que d’un risque, celui de la démonstration. Tavernier peine malheureusement à éviter la seconde option. Au-delà de quelques-unes parmi les premières scènes, marquées par des instants de violence et de tension particulièrement réussis et troublants (ce qui concerne le mariage et la nuit de noces), le film se perd dans les oscillations sentimentales et caractérielles de ses personnages, qui se déploient suivant un éventail de personnalités naissantes dans le rapport de force présenté.

C’est là qu’une gène s’installe chez le spectateur, à voir la manière dont Tavernier gère l’attrait exercé par sa Princesse sur les personnages masculins, qui doit absolument emporter tout le monde de manière égale, et donc faire office de principal moteur narratif. La perte tient alors à deux choses : le caractère un peu trop systématique, presque forcé, du fonctionnement qu’il installe, et l’absence de choix, d’engagement véritable du cinéaste au sein des multiples tensions qu’il tente de mettre en place. Il manque par ailleurs totalement certains de ses virages, ce qui fait perdre en crédibilité une partie de ses personnages porteurs (Chabannes, notamment, lors de sa déclaration à la Princesse). Echec essentiellement déterminé par une installation en retrait de ce qui se raconte entre les personnages, désamorçant le potentiel de lyrisme et de désordre inhérents au sujet, alors que le film traite indifféremment résistance et compromission. Tous victimes, semble-t-il. Pas grand-chose à dire, pas grand-chose à faire. Bavard, le film ne nous dit paradoxalement rien de spécial.

La saleté des scènes de guerre pervertit sans cesse un peu plus les images du monde, sans qu’aucune force ne vienne s’y opposer. La dernière scène ne fait pas illusion. Trop courte après un film si long, elle ne parvient pas à décider de ce qu’elle veut faire de ses personnages. La neige n’efface ni ne lave rien. C’est le sentiment d’un flottement général habitant l’ensemble du film qui s’installe et qui persiste jusque dans les dernières images, celui-ci culminant au moment de la mort de Chabannes, comme absurdement forcée, et ceci plus par une obligation de scénario que par les circonstances dans lesquelles le personnage évolue. Par trop de moments manqués, le film ne parvient pas à exister avec la profondeur qu’il ambitionne. Et donne le sentiment de plonger tout le monde dans l’échec comme par défaut, sans accomplissement de quoi que ce soit.


Encore une fois, le film échoue à dessiner sa trajectoire par manque de positionnement. Et le spectateur arrive au bout de la projection en étant parfaitement conscient d’avoir vu, malgré tout, un certain nombre de belles choses, totalement désinvesti.





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