Le Bal (Ballando ballando, 1983)


Le Bal (Ballando ballando, 1983)

Un défi narratif immense que Scola ne relève pas complètement, mais la tentative est louable.

Article de Justin Kwedi



Au début des années 80, Ettore Scola tente d’élargir son registre en s’attaquant à des cadres et des types de récits moins spécifiquement associés à l’Italie. La Nuit de Varenne en 1982 donnait dans le film historique en relatant la fuite et l’arrestation de Louis XVI et Marie Antoinette, tout comme (dans une veine plus romanesque) Le Voyage du Capitaine Fracasse en 1990 qui adaptait le livre de Théophile Gautier. Le Bal fait donc partie des œuvres entrant dans les nouvelles dispositions de Scola et sera un de ses films les plus acclamés.

A l’origine, Le Bal est tout d’abord une pièce de théâtre partie d’une idée du metteur en scène Jean-Claude Penchenat. Ce dernier, passionné par le langage corporel et ses formes d’expression selon les époques et contextes, eut l’idée d’appliquer ces questionnements au théâtre. Entre fanfaronnade, timidité, hardiesse ou maladresse sur la piste, le bal populaire semble un cadre particulièrement approprié pour mettre en pratique ces idées. Penchenat, aidé par une troupe de comédiens non professionnels, va donc créer un spectacle unique en son genre où une salle de bal va faire office de machine à voyager dans le temps. Les différentes périodes traversées s’illustreront par les transformations du décor, mais surtout par le jeu des comédiens qui créent une galerie de personnages bien typée dont les caractéristiques évoluent selon la toile de fond historique en cours. Financé par Penchenat lui-même après le refus de divers producteurs effrayés par l’aspect inédit et novateur de l’entreprise, la pièce une fois lancée remporte finalement un succès immense, commercial et critique.

Alors qu’après plus de trois cents représentations, Penchenat envisage de passer à autre chose, Scola manifeste son intérêt pour une transposition au cinéma après qu’un ami producteur l’ait incité à assister à la pièce. Le courant passe idéalement avec Penchenat et Scola procèdera de la même manière que le metteur en scène en allant étudier les comportements au sein des quelques bals populaires encore existants à Paris. Il prendra également la décision fondamentale de conserver les comédiens de la pièce pour le film, estimant que l’emploi de stars détournerait l’attention du film et surtout qu’elles seraient incapables de reproduire (et d’effectuer les différentes danses) aussi bien que les mémorables énergumènes d’origine. Le projet n’est pas définitivement lancé pour autant puisque au bout d’une semaine de tournage, Scola est victime d’un infarctus. Les producteurs français auront peu d’égard pour Scola, envisageant déjà un remplaçant. Mais Penchenat préfère tout arrêter en attendant son retour (Scola se fera d’ailleurs une bien piètre opinion des producteurs français comparés aux italiens qui patientèrent tout au long des quatre attaques qui émaillèrent le dernier film du Maestro Visconti, L’Innocent). Scola rétabli, le tournage est rapatrié à Cineccità et une partie du financement est désormais italien.





Ces différents aléas auront finalement leurs conséquences, certaines fautes de goût et approximations entachant le résultat en dépit d’indéniables qualités. Le film reprend ou ajoute des épisodes de la pièce dont les différentes périodes sont (après une ouverture contemporaine) le Front Populaire, la Seconde Guerre mondiale divisée entre la Guerre, l’Occupation et la Libération, puis la Guerre d’Algérie et Mai 68 avant le retour au présent.

Le grand apport de Scola aura été de renforcer l’aspect référentiel cinématographique par rapport à la pièce, ce qui se ressent dans les moments les plus réussis comme le Front Populaire. L’influence de Duvivier ou Renoir est palpable à travers les situations et l’allure des personnages lors du passage du Front Populaire. Le côté insouciant et enjoué, plus prégnant que dans les autres parties témoigne du côté heureux associé à cette période. Un couple bourgeois est tourné en ridicule et arbore un comportement loufoque, un simili Gabin époque Pépé Le Moko (en fait un technicien du théâtre engagé par Scola à cause de sa ressemblance) arpente les lieux, et le désespoir et la jalousie d’un homme sont résolus dans un simple élan de camaraderie masculine. Entraide, idéologie de gauche et amitié dessinée en une vignette de bal résumant une époque.

La réussite est meilleure encore lors de l’évocation de la Seconde Guerre mondiale répartie entre la guerre, l’occupation et la libération. Le décor se dépouille dans un premier temps et perd de ses vertus festives pour servir d’abri aux femmes se réfugiant du chaos extérieur. Le choix de conserver la narration sans parole est très efficace pour l’épisode de l’Occupation où un officier allemand (campé par Jean-François Perrier qui lui prête une gestuelle inquiétante) se retrouve sans partenaire sur la piste car toutes les femmes sont effrayées ou dégoûtées par lui. La Libération distille également une belle émotion quand entre les célébrations le ton se fait plus solennel avec les retrouvailles d’un homme (désormais amputé d’une jambe) et de sa femme après une longue séparation. La musique, les regards et le mari gardant toute sa dignité en esquissant quelques pas sur sa seule jambe élève ce beau moment.




Malheureusement, le film ne retrouve plus ensuite ces hauteurs, faute d’éveiller la même empathie et émotion. La Guerre d’Algérie et les années 50 sont traitées superficiellement, l’influence culturelle américaine se résume à la bande son rock’n’roll et du coca cola au bar et le conflit algérien amène une péripétie anecdotique. Les années 60 s’amorcent sur une saynète de mai 68 mais la musique choisie est totalement à contresens avec l’inoffensive Michelle des Beatles quand un Street Fighting Man des Stones aurait été plus approprié. Problème de droit (même si l'on doute que les Beatles soient moins onéreux à acquérir que les Rolling Stones) ou moindre inspiration de Scola pour traiter de cette période, le tout manque de rigueur. Le fond est atteint lors de la fin des années disco et le début des années 80, vides de sens et portés par le T’es Ok, t’es bath d'Ottawan, alors que des titres plus nobles pouvaient être envisagés. L’ouverture contemporaine et cette conclusion cèdent aussi à une certaine laideur esthétique typique de l’époque (photo criarde, décorations au néon).

Le film fera néanmoins un triomphe à sa sortie, plus pour le tour de force que le résultat, ce que reconnaît en partie Scola dans les bonus du dvd. Aujourd’hui, Le Bal poursuit son parcours sur les scènes de théâtre du monde entier, avec la particularité d’adapter le concept à l’histoire du pays où est montée la pièce.


Fiche du film


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